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LE PELERINAGE DANS LE CONTEXTE DE L’EGLISE ORTHODOXE

Excellences,

Frères et Soeurs en Christ,

Le pèlerinage est pour le chrétien un symbole de vie en tant que chemin dans le désert vers la vraie patrie, la Jérusalem céleste. Il signifie aussi bien une marche vers un autre „ailleurs“ – un autre lieu sacral – que l’accomplissement en ce lieu d’une participation mystérieuse à une réalité autre que celle de l’exister profane. Les „Récits d’un pèlerin russe“ sont significatifs à ce sujet. Le pèlerin prend la route pour se diriger vers Jérusalem, afin de renouer avec les lieux où vécurent le Christ et ses imitateurs et ainsi entrer intimement en communion avec Dieu.

Dans son esprit, Jérusalem est le lieu par excellence de l’accomplissement du mystère sauveur de la Rédemption, qu’il égrènera en autant d’étapes, tout au long desquelles il se mettra, en mémoire et en chair, à la suite du Christ Rédempteur.

Mais il n’arrivera jamais à sa destination finale ; ce qui ne le privera pas, à travers sa prière, de rencontrer Jésus tout au long de ses pérégrinations et ce, malgré ses angoisses, ses tentations et ses chutes. Le message que nous laisse le pèlerin russe dans ses récits est sans ambigüité : ce que privilégie le monde chrétien c’est l’effort et non le lieu, aussi sacré soit-il. Un effort qui, précisément, lui évite le danger de matérialiser le lieu et ne lui laisse aucune possibilité d’idolâtrer la foi. Le Christ demande qu’on l’adore en esprit et en vérité ; il ne parle pas de lieux sacrés qui assurent la présence du Très-Haut, quand bien même Jérusalem resterait le lieu du Second Avènement ; le lieu où s’accomplira la rencontre du Second Avènement, qui marquera, avec la fin des temps, la sortie de l’histoire. Aller vers la Jérusalem terrestre pour trouver l’accès sauveur à la Jérusalem céleste, c’est affirmer que la foi n’est pas un objet, qu’elle reste avant tout une relation personnelle entre Dieu et l’homme.

Venons-en maintenant au profil du pèlerin actuel, j’entends du pèlerin chrétien et uniquement chrétien. Il semblerait que les formes, les motivations et les pratiques du pèlerinage actuel oscillent entre deux pôles, tantôt distincts, tantôt complémentaires, à savoir le pôle de la foi et le pôle des loisirs. A cela s’ajoute le fait que les pèlerins se distinguent les uns des autres par un degré d’autonomie différent vis-à-vis du message et des pratiques religieuses que propose chaque sanctuaire.

Et que dire de cette forme de voyage/tourisme, le „tourisme religieux“, laquelle combine à la fois la destination sacrée à atteindre, les pratiques de la foi et le séjour d’agrément et de détente ? D’autant qu’en général les individus appartenant à une tradition religieuse ne choisissent pas des destinations complètement étrangères et privilégient les lieux historiques, culturels et religieux ayant des affinités avec leur religion.

Une première question consisterait donc à analyser ce qui, en matière de pèlerinage, est propre à sa dimension sacrée (pôle de la foi) et ce qui est propre à sa dimension profane (pôle de la détente et des loisirs). La première dimension explicite la manière dont adhère le pèlerin au sens, aux motivations et aux pratiques de la Foi chrétienne ainsi qu’aux recommandations de sa propre Eglise et des sanctuaires qu’il visite ; la seconde aux objectifs et formes personnelles que s’approprie le pèlerin pour réaliser sa démarche „à sa façon“ comme distraction et repos.

Pour une minorité de pèlerins, le pèlerinage est une expérience fortement religieuse et communautaire ; pour certains, il est une expérience relative à des problèmes personnels ; pour d’autres, il n’est qu’une pratique séculière et pour d’autres encore, un voyage thérapeutique et d’agrément. Pour tous, le pèlerinage indique la nostalgie de « l’ailleurs », le retour d’une sorte de « soif de l’infini ».

Le pèlerinage est bien la preuve que la société moderne n’est pas qu’un monde séculier, appauvri symboliquement de tout signe de transcendance. Il y a aujourd’hui de la part de tous les hommes et de toutes les femmes du monde entier une volonté de changer la vie, parce qu’on voit plus clairement qu’il n’existe aucune institution humaine, aucun système social ou régime politique, qui soit susceptible de tirer le peuple « vers le haut ». Il y a donc besoin de se libérer du conformisme historique et du devenir de ce monde. Seul un ressourcement eschatologique profond, dans la réalité ultime en Dieu, peut guérir cette insatisfaction de l’humanité. Pour éviter de se conformer au siècle présent (Rom.12,1-2), mais aussi pour ne pas tomber dans un idéalisme eschatologique, lequel ne tiendrait pas compte des problèmes essentiels qui préoccupent les hommes de nos sociétés contemporaines, l’Eglise Orthodoxe insistera sur le « vrai présent », c’est-à-dire sur le mystère de ce monde en voie de transfiguration par le renouveau de l’Esprit. Comment transposer cela dans le contexte d’un pèlerinage, telle sera ma seconde question ?

Dans le contexte européen qui est celui où évolue ma propre Eglise, les chrétiens sont en passe de devenir une petite minorité avec une grande responsabilité évangélique. Cela oblige nos Eglises respectives de revoir leurs conceptions et leurs méthodes de témoignage et d’évangélisation mais aussi les attitudes, les comportements et les motivations là où Dieu les envoie. Dans une aventure riche en signification comme l’est un pèlerinage, plus l’intensité de l’engagement, de l’abnégation et du sacrifice est importante, plus l’intensité des satisfactions et de la conscience d’avoir fait une expérience exceptionnelle le devient aussi. Etant donné donc que le pèlerinage offre l’occasion de vivre un « temps privilégié », je suis tenté de poser cette troisième question : comment faire pour que le pèlerin puisse s’engager, sous les conditions les meilleures possibles, dans ce « temps sacré » qui est totalement différent du temps profane ?

Cela est d’autant plus important qu’il existe plusieurs types de pèlerins. Pour ma part, je ne m’arrêterai pas sur le pèlerin pratiquant assidu qui se conforme à un pèlerinage de groupe, organisé par une institution religieuse ni au pèlerin autonome en quête d’expériences au-delà de ce que lui propose l’Eglise. En ce qui les concerne, tout dépend essentiellement, ce me semble, de ce que l’un et l’autre seront ou non, une fois leur pèlerinage effectué, des témoins réels de la joie et de la paix de l’Esprit Saint, de cette vie nouvelle à laquelle nous participons dans l’Eglise. Un chrétien, c’est quelqu’un qui trouve partout le Christ, où qu’il se tourne et se réjouit en Lui. Lorsque ces deux catégories de pèlerins prétendent avoir fait une « belle expérience » au cours de leur pèlerinage, sont-ils en même temps capables de reconnaître que cette joie a transformé tous leurs plans, leurs programmes et leurs décisions ; une joie qui fait de tout leur vécu le sacrement du retour de la totalité de leur être à « Celui qui est la vie du monde » ? Dans le difficile exode de l’histoire de chaque individu, ne faudrait-il pas que nos Eglises fassent en sorte que la puissance de vie, d’unité et de sainteté que recèle le Corps du Christ soit sans cesse manifestée et réinventée – dans le Saint Esprit et la liberté – par un effort toujours renouvelé de pénitence et de créativité ?

Reste le cas de ces néo-pèlerins qui s’adonnent à une forme de tourisme religieux. Selon Luigi Berzano de l’Université de Turin, le néo-pèlerin « visite, honore et se régénère aussi face aux différents lieux et symboles de l’histoire chrétienne…sans exclure pour autant une possibilité de faire une expérience spirituelle ». Cela exige de notre part une grande mobilité missionnaire et pastorale pour l’atteindre. A mon sens, l’Eglise doit accepter de se déplacer dans toutes les directions d’une société – aussi bien au centre qu’à la périphérie – pour servir ceux qui ont besoin du salut. De sa capacité de se dépouiller en prenant la condition de serviteur et de s’abaisser en devenant obéissante jusqu’à la mort (Phil.2,7-8) dépendront la crédibilité et l’efficacité de son ministère à libérer les hommes du pouvoir des ténèbres et à les transférer dans le Royaume du Fils (Col.1,13). L’Eglise de demain sera plus « théophore », plus « porteuse du Christ », plus conforme non à ce qui nous a précédé mais à ce qui nous est donné en espérance.

Dans toutes les situations, que ce soit pour le pèlerinage comme expérience fortement religieuse et communautaire ou pour le pèlerinage comme expérience relative à des problèmes personnels ou encore pour le pèlerinage comme voyage thérapeutique ou d’agrément, l’Eglise est invitée à poser des signes de réconciliation, d’amour et de non-violence en tant qu’anticipation de la venue du Royaume. Encore faut-il définir les étapes à franchir en vue de la réalisation d’une vie véritablement « évangélique » d’enfants de Dieu, insérée au sein d’une authentique communauté, laquelle viserait à la réalisation de l’amour du Christ. La transformation intérieure passe par la communion d’amour avec l’autre comme autre.

Mais ce message n’aura de valeur que s’il s’accompagne d’un puissant renouveau collectif de vie chrétienne. Disons ici que la spiritualité d’une communauté chrétienne se situe sur deux plans :

– en premier lieu, la vie de l’Eglise en tant que Corps du Christ avec les éléments qui la constituent : l’Ecriture Sainte, la liturgie, les sacrements, la catéchèse,

-en second lieu le plan de la diversité infinie des personnes qui s’appliquent à la quête de Dieu par l’effort personnel dans la prière et l’ascèse intérieure ainsi que, autant que faire se peut, par la recherche de la perfection.

Ces deux plans sont inhérents à la réalité spirituelle. Le premier cependant revêt un aspect plus social, davantage communautaire. C’est la construction sur cette terre d’une communauté, certes spirituelle, mais qui trouve sa voie, jusqu’à sa justification, dans l’effort de rassemblement sous la mouvance de la foi et de la charité d’un peuple constitué. L’autre mouvement est celui d’une concentration extrême de la vie intérieure de chacun ; c’est un mouvement de retour sur soi, de conversion intérieure. Ces deux plans encore sont l’un et l’autre intégrés dans l’Eglise et se trouvent ensemble confrontés avec le monde. Il est bien évident que la collégialité de l’Ecclésia d’une part, et de la vie spirituelle des personnes d’autre part, se recoupent dans l’unique réalité du salut universel en Christ et concernent, au sein de l’Eglise, les mêmes hommes : pasteurs et croyants, chacun à sa place.

 

Si de ce fait tous les charismes coédifient la communauté, c’est donc en tant que tels que nous aussi, membres du peuple de Dieu, nous devons tout mettre en oeuvre pour que, au sein de nos paroisses, on trouve d’authentiques communautés où l’homme de la « foule solitaire » et de la civilisation du rendement expérimente la communion fraternelle et la vraie fête sur la pratique d’une spiritualité à la fois humble et créatrice, voire prophétique, qui soit à même d’illuminer l’amour humain et l’ « oeuvre commune » des hommes.

Qu’en est-il des pèlerinages à ce niveau ?

C’est en effet, pour nous chrétiens, notre certitude que l’ascension de l’Eglise en Christ, dans la joie du monde à venir, est la source et le commencement de tout engagement. Une ascension vécue et partagée au sein de l’Eglise comme don, présence, promesse, réalité, anticipation, en un mot comme sacrement du Royaume. C’est seulement quand nous revenons de la lumière et de la joie de la présence du Christ que nous voyons la vraie réalité du monde et découvrons ainsi ce que nous avons à faire.

Chaque fois qu’il m’est donné de mettre mes pas dans ceux d’un pèlerin, je peux à juste titre me dire à moi-même : « vois, c’est bien vrai : aujourd’hui tu es envoyé au monde dans la paix et la joie, ayant vu la vraie lumière, ayant été participant de l’Esprit Saint, ayant été témoin de l’amour divin ». Alors, je cesserai d’avoir peur. Alors j’entrerai avec un coeur ouvert et libre dans les espaces de la divino-humanité. Désormais, toutes les expériences du divin et toutes les expériences de l’humain me passionneront ; toutes sont travaillées secrètement par l’Esprit, toutes convergent vers le Christ qui vient pour tout « récapituler », lui en qui « toutes choses ont été créées dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles » (Col. 1,16).

Le pèlerin véritable est celui qui, s’étant enfin levé, a franchi l’épreuve pascale de sa mort et de sa résurrection en Christ. Aux déçus de toutes les révolutions comme aux déçus de la consommation, il ne propose pas un repli mais une résurrection ; il propose de même une expérience d’une contemplation qui ne s’isole pas mais qui s’incarne et bouleverse les fondements de l’histoire ; il propose enfin un combat inlassablement humilié qui, lorsqu’il est mené dans le grand souffle de l’Esprit, s’affirme invinciblement créateur. Puisque le Christ est ressuscité !

Arrivé au terme de mon bref exposé, je désire vous transmettre les sentiments les plus chaleureux et les plus fraternels de Sa Sainteté le Patriarche Oecuménique de Constantinople Bartholomée, que j’ai l’insigne honneur de représenter au sein de cette illustre assemblée. Soyez assurés, toutes et tous, de son indéfectible intérêt et de ses voeux de réussite les plus intenses. Pour ma part, j’aurai le plus grand plaisir de l’informer de tout ce que votre amitié et votre accueil m’ont apporté au cours de ces journées, illuminées par la grâce de Dieu et portées jusqu’aux marchepieds du trône du Seigneur par les prières de Saint Jacques, ici en son lieu de gloire, à Compostelle.

+STEPHANOS, Métropolite de Tallinn et de toute l’Estonie.

Une communication au IIe Congrès Mondial de la Pastorale et des Sanctuaires – Santiago de Compostela – Espagne / 27 au 30 septembre 2010