{"id":7617,"date":"2015-01-22T13:53:54","date_gmt":"2015-01-22T11:53:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eoc.ee\/?p=7617"},"modified":"2015-01-22T13:53:54","modified_gmt":"2015-01-22T11:53:54","slug":"de-l-ascese","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/spiritualite\/de-l-ascese\/","title":{"rendered":"DE L&rsquo;ASCESE"},"content":{"rendered":"<p>Le mot \u00ab\u00a0asc\u00e8se\u00a0\u00bb n&rsquo;existe pas dans le Nouveau Testament. Nulle part, il n&rsquo;est mentionn\u00e9. Il est devenu monnaie courante par la suite, dans la litt\u00e9rature patristique, avec la mouvance de ces hommes qui vivaient loin du monde, les moines. Mais dire de ce mot qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas textuellement n&rsquo;est pas sous-entendre que la r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il d\u00e9signe ait \u00e9t\u00e9 absente de l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne de cette communaut\u00e9 humaine qui s&rsquo;\u00e9tait tiss\u00e9e primitivement dans l&rsquo;attente du Ressuscit\u00e9. L&rsquo;asc\u00e8se, bien comprise, serait plut\u00f4t une cons\u00e9quence et un fruit m\u00fbr tomb\u00e9 de cet arbre de la Bonne Nouvelle qui fut plant\u00e9 sur le Golgotha.<\/p>\n<p>FONDEMENT DE L&rsquo;ASCESE<\/p>\n<p>Le fondement initial de l&rsquo;asc\u00e8se est que le spirituel prime sur le mat\u00e9riel, celui-ci englobant celui-l\u00e0. Ce n&rsquo;est pas le mat\u00e9riel qui rec\u00e8le une part de spirituel, comme une sorte de clairi\u00e8re vierge inaccessible aux regards indiscrets, mais plut\u00f4t le spirituel qui, bien que transcendant, s&rsquo;exprime au sein du mat\u00e9riel et m\u00eame jusqu&rsquo;au creuset du charnel, en ceci que le Christ dit de la courtisane qu&rsquo;elle a beaucoup aim\u00e9 (Lc 17, 47).<\/p>\n<p>William Blake, peintre et po\u00e8te \u00e0 ses heures, avouait, gravant ainsi les tables du renversement radical qu&rsquo;op\u00e8re la perspective spirituelle, perspective qui, ne l&rsquo;oublions pas, est toujours invers\u00e9e : \u00ab\u00a0L&rsquo;homme n&rsquo;a pas un corps distinct de son \u00e2me, car ce qu&rsquo;on appelle corps est une partie de son \u00e2me per\u00e7ue par les cinq sens, principales entr\u00e9es de l&rsquo;\u00e2me dans cette p\u00e9riode de vie\u00a0\u00bb (W. Blake, Le mariage du Ciel et de l\u2019Enfer, Jos\u00e9 Corti, 1994).<\/p>\n<p>ECLAIRCISSEMENT SUR L&rsquo;ECHELLE DES VALEURS<\/p>\n<p>Nous avons tous, \u00e0 des degr\u00e9s divers, une \u00e9chelle de valeurs, en toile de fond \u00e0 notre champ de conscience, qui nous donne la possibilit\u00e9 de lire et, par l\u00e0, d&rsquo;interpr\u00e9ter le monde. Bien souvent, elle n&rsquo;est visible qu&rsquo;apr\u00e8s-coup, parfois m\u00eame par lapsus.<\/p>\n<p>Or, cette grille normative n&rsquo;accorde que bien rarement la place d&rsquo;honneur aux exigences de l&rsquo;esprit, \u00e0 ces valeurs qui seules promettent l&rsquo;excellence et la pl\u00e9nitude de l&rsquo;existence, et cela m\u00eame chez ceux qui se disent spirituels.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi un des premiers et non des moindres exercices de l&rsquo;asc\u00e8se est de discerner, au gr\u00e9 de notre quotidien, o\u00f9 le b\u00e2t blesse. D\u00e8s lors que notre comportement n&rsquo;est plus motiv\u00e9 par une impulsion int\u00e9rieure d&rsquo;ordre spirituel, il a une valeur \u00e0 sa racine qui ne s&rsquo;origine pas du Royaume de Dieu, mais qui provient du monde. Et c&rsquo;est l\u00e0 que nous avons, chacun pour notre part, \u00e0 \u0153uvrer, au sein de ce commerce priv\u00e9 que nous sommes seuls \u00e0 c\u00f4toyer.<\/p>\n<p>A notre \u00e9chelle, cette retraite int\u00e9rieure, cet arri\u00e8re-plan intime et profond, est la plupart du temps le dernier de nos soucis, occup\u00e9s que nous sommes \u00e0 lustrer l&rsquo;ext\u00e9rieur de la coupe, \u00e0 embellir l&rsquo;enveloppe apparente de notre vie. Or, le regard de Dieu n&rsquo;est pas ext\u00e9rieur \u00e0 nous ; il proc\u00e8de bien de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Souvent, nous d\u00e9pensons tout notre \u00eatre et nous \u00e9puisons dans des activit\u00e9s certes louables, qu&rsquo;elles soient sociales, culturelles, th\u00e9ologiques, voire m\u00eame asc\u00e9tiques, sans que ces activit\u00e9s ne portent, spirituellement s&rsquo;entend, de fruit. Peut-\u00eatre qu&rsquo;\u00e0 ce moment pr\u00e9cis il nous est possible de prendre conscience que nous investissons toute notre vie, et l\u00e0 est le talon d&rsquo;Achille, dans des valeurs peut-\u00eatre pas si louables que cela. Non pas que ces valeurs ne soient pas approuvables, en tant que telles, mais parce qu&rsquo;elles obstruent la libre effusion de l&rsquo;Esprit, en esquissant toute une id\u00e9ologie latente et un ensemble de principes finalement formalistes dont notre vie int\u00e9rieure d\u00e9pend. L&rsquo;asc\u00e8se rel\u00e8ve ici du discernement de ce qui enlise le d\u00e9sir de Dieu.<\/p>\n<p>CE QUE L&rsquo;ASCESE N&rsquo;EST PAS<\/p>\n<p>Etrangement, il faut commencer, \u00e0 un moment ou un autre, par dire de l&rsquo;asc\u00e8se ce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas, car elle demeure un ph\u00e9nom\u00e8ne quelque peu mal compris, jusque parfois dans des milieux religieux. Qu&rsquo;on l&rsquo;interpr\u00e8te soit comme une militarisation, soit comme une n\u00e9gation de la personnalit\u00e9 ou, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, comme une flagellation, plus proche du roman d&rsquo;Umberto Eco adapt\u00e9 en film, \u00ab\u00a0Au nom de la rose\u00a0\u00bb, que de la r\u00e9alit\u00e9, on est toujours assez loin du compte. Ces images, \u00e0 l&rsquo;eau de rose, sont curieusement, \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, fort pr\u00e9sentes dans bien des subconscients.<\/p>\n<p>Penser de l&rsquo;asc\u00e8se qu&rsquo;elle est le fruit d&rsquo;une morbidit\u00e9 pathologique, c&rsquo;est aller un peu vite en besogne et sans nul doute cacher une tristesse malsaine dans les nombreux replis de son \u00e2me. Pour bien comprendre l&rsquo;asc\u00e8se, ne faudrait-il pas se d\u00e9partir, en plus de toutes les id\u00e9es re\u00e7ues d\u00e9j\u00e0 plus ou moins \u00e9labor\u00e9es de la \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb ambiante, de toute une complaisance dans la souffrance, sinon de relents manich\u00e9ens qui survivent \u00e0 l&rsquo;ombre du christianisme, et \u00eatre honn\u00eate avec soi-m\u00eame ?<\/p>\n<p>ASCESE DE LA LIBERTE<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, entendons-nous bien sur ce que l&rsquo;on comprend par ce mot de libert\u00e9 inlassablement pr\u00each\u00e9 \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, mais toujours tr\u00e8s mal compris, car taxer l&rsquo;asc\u00e8se de formalisme, d&rsquo;\u00e9tranglement de la personnalit\u00e9 ou de pression des religieux pour nous maintenir en esclavage, c&rsquo;est toujours la supposer faire de l&rsquo;ombre \u00e0 la libert\u00e9. Mais ce qui ne va pas serait plut\u00f4t, selon nous, cette vision de la libert\u00e9 qui sous-tend un tel raisonnement, somme toute assez simpliste. Qu&rsquo;est-ce \u00e0 dire ? Asc\u00e8se et libert\u00e9 seraient-elles incompatibles ?<\/p>\n<p>Dans notre soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9structur\u00e9e, consommatrice et hyperm\u00e9diatis\u00e9e, on a une conception d\u00e9vitalis\u00e9e, invert\u00e9br\u00e9e, de la libert\u00e9. \u00catre libre, c&rsquo;est grosso modo \u00eatre passif devant le cours de sa vie. Satisfaire ses instincts serait ainsi la quintessence de la libert\u00e9, le maximum de ce dont l&rsquo;homme serait capable. Le bonheur, dans cette optique, serait s&rsquo;abandonner \u00e0 de simples sensations, aussi agr\u00e9ables qu&rsquo;\u00e9vanescentes et br\u00e8ves. \u00ab\u00a0Je suis libre quand je fais ce que je veux\u00a0\u00bb, dit le credo d&rsquo;une certaine mentalit\u00e9 de notre \u00e9poque.<\/p>\n<p>Tout cela est tr\u00e8s bien, assur\u00e9ment, seulement on oublie qu&rsquo;il existe une mani\u00e8re cr\u00e9atrice et active d&rsquo;\u00eatre libre. On ne saisit pas qu&rsquo;\u00eatre libre, c&rsquo;est agir selon tout le poids et la force de sa conscience, lourde parfois de souvenirs de plus de mille ans, comme l&rsquo;affirmait Baudelaire, et non \u00e0 partir de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de ces pseudo-id\u00e9es en vogue qui in fine tournent avec le vent. L\u00e0, il convient de comprendre qu&rsquo;\u00eatre libre, c&rsquo;est penser par soi-m\u00eame et non \u00ab\u00a0\u00eatre pens\u00e9\u00a0\u00bb par des r\u00eaveries tir\u00e9es tout droit du dernier long m\u00e9trage que l&rsquo;on a vu. Bref : \u00eatre libre, c&rsquo;est cesser, autant que faire se peut, de subir sa vie.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 n&rsquo;est envisageable, en tout et pour tout, que comme une conscience et une pr\u00e9sence \u00e0 soi, une intuition de sa propre incognoscibilit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;image de Dieu. Un des obstacles, en effet, parmi les plus pernicieux que rencontre la libert\u00e9 est d&rsquo;\u00eatre plus que tonvaincu de se conna\u00eetre parfaitement, \u00ab\u00a0sur le bout des doigts\u00a0\u00bb dit-on, car alors on risque de s&rsquo;enferrer dans un personnage que l&rsquo;on jouera sur la sc\u00e8ne de ce que Shakespeare appelle \u00ab\u00a0le th\u00e9\u00e2tre du monde\u00a0\u00bb : jeu de masques tragique qui peut durer toute une vie. \u00ab\u00a0Il y a quelque chose de pire, disait Charles P\u00e9guy, que d&rsquo;avoir une mauvaise pens\u00e9e. C&rsquo;est d&rsquo;avoir une pens\u00e9e toute faite. Il y a quelque chose de pire que d&rsquo;avoir une mauvaise \u00e2me et m\u00eame de se faire une mauvaise \u00e2me. C&rsquo;est d&rsquo;avoir une \u00e2me toute faite\u00a0\u00bb (C. P\u00e9guy, Notre conjointe, Gallimard).<\/p>\n<p>Du reste, cette libert\u00e9 fait peur parce que l&rsquo;on ne veut pas fondamentalement \u00eatre libre. Ce que l&rsquo;on confond avec des exigences, que l&rsquo;on imagine intol\u00e9rable, nous angoisse. \u00ab\u00a0Nous ne pouvons supporter ni nos vices ni leurs rem\u00e8des\u00a0\u00bb, avouait, avec beaucoup de philosophie, Tite-Live.<\/p>\n<p>On pr\u00e9fere un syst\u00e8me de pr\u00e9jug\u00e9s bien confortable, o\u00f9 l&rsquo;on se sent \u00e0 l&rsquo;aise si possible sinon tant pis, \u00e0 une conscience et mutatis mutandis \u00e0 une existence bien enracin\u00e9e dans la terre de la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;homme a toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l&rsquo;esclavage \u00e0 la libert\u00e9, d\u00e9clare souvent Nicolas Berdiaev dans ses \u00e9crits, parce que tous les asservissements, ext\u00e9rieurs et int\u00e9rieurs, avec lesquels il se confond n&rsquo;exigent, tout compte fait, aucune mort r\u00e9elle \u00e0 soi. Qu&rsquo;on ne s&rsquo;y trompe pas : la libert\u00e9 n&rsquo;est pas de faire ce que l&rsquo;on veut, mais elle est la possibilit\u00e9 spirituelle qu&rsquo;a l&rsquo;homme de se d\u00e9pouiller. \u00ab\u00a0Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est \u00e0 eux\u00a0\u00bb (Mt 5, 3).<\/p>\n<p>On s&rsquo;\u00e9vertue \u00e0 ne pas admettre que la libert\u00e9, et non cette ind\u00e9pendance finalement esclave d&rsquo;elle-m\u00eame, rel\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 de la dynamique de l&rsquo;asc\u00e8se.<\/p>\n<p>CONNAISSANCE OU DECOUVERTE DE SOI ?<\/p>\n<p>A ce stade, peut-\u00eatre pouvons-nous pressentir que l&rsquo;asc\u00e8se, c&rsquo;est-\u00e0-dire le frein que l&rsquo;on pose au ressac permanent qu&rsquo;est notre monde int\u00e9rieur, est n\u00e9cessaire \u00e0 qui veut bien se retrouver soi-m\u00eame. L&rsquo;asc\u00e8se est alors l&rsquo;instrument premier de la d\u00e9couverte de soi, puisqu&rsquo;elle a pour effet imm\u00e9diat d&rsquo;unifier l&rsquo;\u00eatre, de clarifier ses aspirations et de ramasser sa conscience pulv\u00e9ris\u00e9e en cent mille soucis, sensations, souvenirs, projets ou autres. C\u2019est alors devenir ce que l&rsquo;on est, dans ses grandes profondeurs, et s&rsquo;orienter vers Dieu. Le temps du Grand Car\u00eame est fondamentalement cette franchise avec soi-m\u00eame, cette coh\u00e9rence personnelle et intime.<\/p>\n<p>Il faut ajouter et cela est tr\u00e8s important, qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de recette miracle, de \u00ab\u00a0casuistique\u00a0\u00bb infaillible, en ce qui concerne l&rsquo;asc\u00e8se \u00e0 laquelle nous convie l&rsquo;Eglise, quarante jours avant P\u00e2que. On ne r\u00e9p\u00e8tera jamais assez que le je\u00fbne prescrit n&rsquo;est pas un but en soi, mais simplement un moyen. Ce n&rsquo;est pas une loi incontournable mais un exercice, une \u00e9ducation de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>L&rsquo;horizon qui nous guide est alors cette unification int\u00e9rieure, cette densification de la conscience, dans l&rsquo;abandon aux \u00e9nergies Divines. C&rsquo;est prendre conscience, de mani\u00e8re toujours plus aig\u00fce, de la profondeur et de la pl\u00e9nitude incommensurables du myst\u00e8re de l&rsquo;Incarnation de Dieu dans la p\u00e2te de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>L&rsquo;Ecriture nous dit que Juda, apr\u00e8s avoir livr\u00e9 le Ma\u00eetre, se scinda de l&rsquo;int\u00e9rieur puis se suicida (Act 1, 18-19 et Mt 27, 3-10). Ainsi, le p\u00e9ch\u00e9, selon un de ses masques, serait un d\u00e9doublement de la personne, dipsychia selon l&rsquo;intuition de Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie (St Cl\u00e9ment d\u2019Alexandrie, Hom\u00e9lie pascale, n\u00b012), un d\u00e9chirement int\u00e9rieur, comme une volont\u00e9 aphone de destruction, et finalement une non-pr\u00e9sence consciente \u00e0 Dieu. En s&rsquo;oubliant soi-m\u00eame, on perd ipso facto la possibilit\u00e9 personnelle de se placer dans le souvenir vivifiant de Dieu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;asc\u00e8se \u00e0 laquelle tout chr\u00e9tien est appel\u00e9 passe par un discernement de ce qui, selon chacun, divise, disperse et d\u00e9sint\u00e8gre la conscience personnelle.<\/p>\n<p>Il y a autant d&rsquo;asc\u00e8ses, de portes \u00e9troites, que de consciences humaines. L&rsquo;asc\u00e8se est avant tout un discernement et une lib\u00e9ration de ce qu\u03af d\u00e9chire de l&rsquo;int\u00e9rieur, de ce qui d\u00e9sagr\u00e8ge l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>DEPASSEMENT DE LA SUBJECTIVITE<\/p>\n<p>Ce discernement peut nous amener \u00e0 penser ceci : le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;asc\u00e8se, \u00e0 travers ses nombreuses et diverses expressions historiques, s&rsquo;est toujours r\u00e9v\u00e9l\u00e9, essentiellement, comme une m\u00e9thode de lib\u00e9ration des mailles de ce filet qu&rsquo;est l&rsquo;individualit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme est emprisonn\u00e9 en lui-m\u00eame, il est esclave de son propre tyran int\u00e9rieur. Non pas que son corps soit un tombeau, comme certains courants philosophiques, orphiques ou m\u00eame pythagoriciens, ont pu le dire dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, mais il est emp\u00eatr\u00e9 dans les rets de sa propre subjectivit\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 un v\u00e9ritable mirage que rencontre l&rsquo;introspection : nous percevons insensiblement le monde et nous-m\u00eames \u00e0 travers le prisme d\u00e9formant de notre propre individualit\u00e9. Nous ne connaissons que bien rarement la fra\u00eecheur de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a effectivement ce qu&rsquo;on appelle des niveaux de r\u00e9alit\u00e9, mais cette zone de la r\u00e9alit\u00e9 qui, \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 scintillante de sa fine pointe, effleure les mouvements de l&rsquo;Esprit de Dieu se situe par-del\u00e0 les vell\u00e9it\u00e9s et les oppositions du psychisme humain. Ce qui explique pourquoi un contact direct avec cette derni\u00e8re prend irr\u00e9m\u00e9diablement l&rsquo;aspect d&rsquo;un \u00e9branlement de tout l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p>Notre naissance -notre chute personnelle ?- et notre existence nous placent dans tout un contexte, qu&rsquo;il soit affectif, psychologique, moral et culturel, qui d\u00e9finit ce qu&rsquo;on appelle couramment le \u00ab\u00a0caract\u00e8re\u00a0\u00bb, le cachet in\u00e9dit de l&rsquo;homme, sa particularit\u00e9. Cette synth\u00e8se originale des caract\u00e9ristiques qui se retrouvent, \u00e0 des degr\u00e9s divers, dans toute l&rsquo;humanit\u00e9, incarne notre \u00ab\u00a0personnalit\u00e9\u00a0\u00bb, ce qui nous diff\u00e9rencie des autres. En tant que telle, c&rsquo;est une bonne chose, voulue par Dieu. C&rsquo;est, en outre, un support d&rsquo;activit\u00e9 cr\u00e9atrice sans lequel rien ne nous serait possible.<\/p>\n<p>Mais, la personnalit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire tout ce halo, dans lequel nous nous mouvons, p\u00e9tri de notre histoire, de notre psychologie, de nos blessures, de nos aspirations, de nos fautes et de nos faiblesses, est aussi frapp\u00e9e du sceau de la n\u00e9cess\u03aft\u00e9. Je ne puis \u00eatre diff\u00e9rent de ce que je suis, ni penser ou ressentir autrement que ce que je suis.<\/p>\n<p>Il y a bien un niveau o\u00f9 nous n&rsquo;avons pas le choix. Toute ce qui fait la noblesse de notre nature et de notre personnalit\u00e9, si forte soit-elle, est aussi une n\u00e9cess\u03aft\u00e9 \u00e0 laquelle nous sommes assign\u00e9s.<\/p>\n<p>Les p\u00e8res du d\u00e9sert savaient cela depuis fort longtemps l&rsquo;homme souffre de ne pouvoir sortir de lui-m\u00eame. L&rsquo;homme est vaste et il est \u00e9troit. Dire de la seule et vraie libert\u00e9 qu&rsquo;elle est int\u00e9rieure, c&rsquo;est bien, mais c&rsquo;est parfois oublier et, par l\u00e0 cautionner, que l&rsquo;homme peut beaucoup se faire souffrir, jusqu&rsquo;\u00e0 se mutiler \u00ab\u00a0dans ce lieu vide de son int\u00e9riorit\u00e9 \u00bb (Hegel, principes de la philosophie du droit \u00a75 add. Flammarion, 1999). Une libert\u00e9 qui ne serait qu&rsquo;un repli de la conscience sur elle-m\u00eame n&rsquo;est pas, quoiqu&rsquo;on en dise, une libert\u00e9 digne de ce nom. En d&rsquo;autres termes, tant que l&rsquo;homme ne s&rsquo;est pas affranchi des limites de sa propre subjectivit\u00e9, tout ce qu&rsquo;il peut bien entreprendre, ext\u00e9rieurement ou int\u00e9rieurement, et si louable que cela soit, reste entach\u00e9 de cette gangr\u00e8ne sourde qu&rsquo;est la philautia.<\/p>\n<p>Etymologiquernent, ce terme de ph\u03aflaut\u03afa veut dire amour de soi-m\u00eame, solipsisme affectif. Bien que nous le d\u00e9signions, \u00e0 juste titre, par notre mot fran\u00e7ais d\u2019\u00e9gocentrisme, cette r\u00e9alit\u00e9 que montre du doigt la ph\u03aflaut\u03afa est franchement plus \u00e9tendue, puisqu&rsquo;elle englobe m\u00eame un amour de soi l\u00e9gitime. \u00ab Palais des glaces \u00bb, la ph\u03aflaut\u03afa est un inextricable labyrinthe dont on peut d\u00e9sesp\u00e9rer quelquefois de trouver la d\u00e9salt\u00e9rante issue : o\u00f9 que l&rsquo;on regarde, il n&rsquo;y a que soi-m\u00eame et nombreuses sont les fois o\u00f9 l&rsquo;on cogne contre une image de soi, o\u00f9 l&rsquo;on se heurte \u00e0 des reflets persistants comme \u00e0 un vieux personnage, fant\u00f4me d&rsquo;un pass\u00e9 \u00e9vanoui.<\/p>\n<p>Tout ce qui nous renvoie une image de soi, plaisante ou non, rel\u00e8ve de la \u00ab tendresse pour soi \u00bb, selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e de Gabriel Bunge. Et pour peu que l&rsquo;on y pr\u00eate attention, on s&rsquo;apercevrait \u2013\u00ab qui a des yeux pour voir qu&rsquo;il voit\u00a0\u00bb-, que presque la totalit\u00e9 de notre \u00eatre est fond\u00e9, avec toute l&rsquo;\u00e9chelle de valeurs qui structure sa perception, sur cette infection de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>La philautia est une maladie qui, comme toute maladie, poss\u00e8de, \u00e0 n&rsquo;en pas douter, un rem\u00e8de. Elle est tout ce que nous avons appel\u00e9 notre \u00ab\u00a0personnalit\u00e9\u00a0\u00bb. Et de surcro\u00eet, elle obs\u00e8de l&rsquo;homme. Or, ces ma\u00eetres de vie selon l&rsquo;Esprit que sont les sages peptiques de la tradition orientale, nous ont laiss\u00e9 l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;une double v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;ils avaient exp\u00e9riment\u00e9e en eux-m\u00eames. D&rsquo;abord, le fait tr\u00e8s simple, \u00e9vident m\u00eame, que la cons\u00e9quence de la ph\u03aflaut\u03afa est la skl\u00e9rokardia : la scl\u00e9rose, la s\u00e9cheresse et jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;atrophie de ce centre spirituel qu&rsquo;est le c\u0153ur, ce noyau existentiel qui irrigue l&rsquo;\u00eatre. Ensuite, que la vraie vie, l&rsquo;existence authentique, celle qui participe de la pl\u00e9nitude vitale et cr\u00e9atrice de la r\u00e9alit\u00e9, est au-del\u00e0 de toute subjectivit\u00e9. Le subjectif, le singulier, loin d&rsquo;\u00eatre une force, comme on pourrait le penser na\u00efvement, est, dans la plupart des cas, un besoin maladif de compensation. Le besoin de se singulariser est, en fait, le fruit d&rsquo;une carence identitaire : paradoxalement, plus on ressent ce besoin, moins on a en v\u00e9rit\u00e9 de caract\u00e8re et de personnalit\u00e9 v\u00e9ridiques.<\/p>\n<p>DE L\u2019IDENTITE<\/p>\n<p>Il nous semble qu&rsquo;en plus d&rsquo;\u00eatre une constante de la nature humaine sur laquelle doit se porter l&rsquo;activit\u00e9 spirituelle, ce charme, voire cette obsession qu&rsquo;exerce la ph\u03aflaut\u03afa est aussi le fruit d&rsquo;une ignorance de ce que l&rsquo;orient chr\u00e9tien propose quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9pineuse question de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>En occident, des scolastiques \u00e0 Descartes, on n&rsquo;a r\u00e9fl\u00e9chi sur l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme qu&rsquo;en rassemblant les \u00e9l\u00e9ments \u00e9pars qui la composent, si bien que la personnalit\u00e9 en arrivait \u00e0 n&rsquo;\u00eatre plus qu&rsquo;un catalogue de facult\u00e9s. C&rsquo;\u00e9tait, en cela, enfermer l&rsquo;homme dans la n\u00e9cessit\u00e9 de son g\u00e9nie, dans l&rsquo;amertume de ses capacit\u00e9s, quand bien m\u00eame seraient-elles de valeur.<\/p>\n<p>La tradition th\u00e9ologique orientale r\u00e9fl\u00e9chit, en ce qui la concerne, non pas tant en terme d&rsquo;identit\u00e9, ce qui supposerait un centre de perception int\u00e9rieur qui c\u00f3inciderait avec une vision aue l&rsquo;on a de soi-m\u00eame et donc avec une possibilit\u00e9 de s&rsquo;illusionner, qu&rsquo;en terme d&rsquo;hypostase de l&rsquo;homme. Sartre disait : \u00ab l&rsquo;important n&rsquo;est pas ce que l&rsquo;on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce que l&rsquo;on a fait de nous \u00bb, rejoignant en cela le plan hypostatique sur lequel tablaient les p\u00e8res de L&rsquo;Eglise. L&rsquo;hypostase, derri\u00e8re un terme un peu obscur, est ce que nous faisons de tout cet ensemble qu&rsquo;est notre personnalit\u00e9, le monde dans son \u00e9tat actuel et nos relations avec nos semblables. C&rsquo;est ce talent que le Ma\u00eetre nous confie \u00e0 l&rsquo;origine et que nous avons \u00e0 cultiver inlassablement, que nous avons \u00e0 d\u00e9chiffrer et \u00e0 d\u00e9fricher, ce talent que nous avons \u00e0 r\u00e9aliser comme l&rsquo;\u0153uvre magistrale et seule importante de notre vie (Mt 25, 14-30).<\/p>\n<p>L&rsquo;hypostase est le mode d&rsquo;\u00eatre propre \u00e0 chacun, le th\u00e8me de chaque homme, selon l&rsquo;intuition per\u00e7ante de Christos Yannaras cf. Yannaras, La libert\u00e9 de la morale, Labor et fides, 1982). \u00ab En ce point est quelque chose de simple, d&rsquo;infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n&rsquo;a jamais r\u00e9ussi \u00e0 le dire \u00bb (Bergson, La pens\u00e9e et le mouvant, PUF, 1959, p.1347), pour rejoindre la pens\u00e9e de Bergson. L\u00e0, tout d\u00e9pend de la mani\u00e8re dont chacun assume sa nature et sa subjectivit\u00e9. Tout est question de qualit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre. Il ne s&rsquo;agit pas de se demander, disait Saint-Exup\u00e9ry, qui est heureux, mais quelle qualit\u00e9 d&rsquo;homme est digne du bonheur.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypostase close sur les n\u00e9cessit\u00e9s humaines, quelles qu&rsquo;elles soient, devient une subjectivit\u00e9 qui aura t\u00f4t fait de se tarir, en s&rsquo;\u00e9touffant sous le poids des asservissements qu&rsquo;elle se cr\u00e9e par nature, tandis que l&rsquo;hypostase ouverte accomplit progressivement le myst\u00e8re \u00e9ternel de la personne, ce myst\u00e8re de l&rsquo;expression absolument personnelle du \u00ab secret inconcevable de Celui qui poss\u00e8de tout en soi, dans une sublime simplicit\u00e9, et qui contient tout d&rsquo;une m\u00eame fa\u00e7on dans son infinit\u00e9, simple au supr\u00eame degr\u00e9 \u00bb (De\u043bys l&rsquo;Ar\u00e9opagite, Trait\u00e9 des Noms divins, chap.5).<\/p>\n<p>La situation est telle : l&rsquo;homme est esclave de lui-m\u00eame, il souffre de ne pouvoir sortir de l&rsquo;\u00e9troitesse de sa subjectivit\u00e9. De fait, toute subjectivit\u00e9 est, \u00e0 la longue, exigu\u00eb. Et c&rsquo;est pourquoi, \u00ab l&rsquo;enfer, c&rsquo;est les autres \u00bb (JP Sartre, Huis-clos, sc\u00e8ne 5 ad finem), parce que \u00ab l&rsquo;autre devient la confirmation de mon \u00e9chec existentiel, de mon impuissance \u00e0 d\u00e9passer ma volont\u00e9 naturelle confondue avec l&rsquo;autod\u00e9fense du moi biologique et psychologique \u00bb (C. Yannaras, op. cit. p.28). L&rsquo;enfer, c&rsquo;est parfois aussi la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ici que l&rsquo;asc\u00e8se est primordiale, parce qu&rsquo;elle offre la possibilit\u00e9 de se d\u00e9gager de la glu de notre caract\u00e8re, comme d&rsquo;un sable mouvant o\u00f9 plus on bouge plus on s&rsquo;enfonce, de sortir de soi-m\u00eame, en d\u00e9calant le centre de gravit\u00e9 de l&rsquo;existence du plan \u00e9gocentrique au plan hypostatique. La source de la sensation du monde, sensorium mundi; n&rsquo;est plus une r\u00e9f\u00e9rence subjective, ni m\u00eame la conscience humaine, mais la libert\u00e9 et l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 radicales qui dessinent le mode d&rsquo;\u00eatre propre \u00e0 chacun. L&rsquo;important n&rsquo;est plus de s&rsquo;affranchir de ses difficult\u00e9s, qu&rsquo;elles soient spirituelles, psychologiques, mat\u00e9rielles ou familiales, mais la mani\u00e8re dont nous les assumons comme des \u00e9l\u00e9ments \u00ab naturels \u00bb de notre existence, pas plus d\u00e9rangeants qu&rsquo;une mouche quand on lit dans le calme. L&rsquo;essentiel est ce que nous faisons de ce que nous sommes, la mani\u00e8re dont nous portons, telles ces cariatides antiques, la lourdeur, parfois insupportable de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>L&rsquo;asc\u00e8se est l\u00e0, avant tout, parce que tant que notre \u00eatre pense sur le mode -c&rsquo;est-\u00e0-dire ressent- de la philautia, quoi que nous fassions, dans l&rsquo;ordre de l&rsquo;effort spirituel, je\u00fbne, veille, ou autre, tout cela ne sera qu&rsquo;un miroir o\u00f9 la subjectivit\u00e9 se nourrira de chim\u00e8res sans cesse renaissantes.<\/p>\n<p>C&rsquo;est aussi pourquoi, il est peut-\u00eatre plus important, \u00e0 ce stade, de cibler notre asc\u00e8se sur la volont\u00e9 propre, qui est comme l&rsquo;expression principale, le corps, de la ph\u03aflaut\u03afa et sur la suspension du jugement qui est une mani\u00e8re d&rsquo;autojustification que la volont\u00e9 propre se donne \u00e0 elle-m\u00eame. La ph\u03aflaut\u03afa est une racine qui pousse des surgeons partout dans notre vie et l&rsquo;asc\u00e8se devrait s&rsquo;attacher, au cours d&rsquo;un discernement de ses manifestations, propres \u00e0 chacun, \u00e0 d\u00e9raciner cette mauvaise herbe du jardin de notre \u00e2me.<\/p>\n<p>LE PECHE ORIGINEL : LE PECHE DE L&rsquo;ORIGINAL ?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout ce que nous avons dit, il semblerait que nous puissions arriver \u00e0 une telle conclusion : l&rsquo;asc\u00e8se, \u00e9pur\u00e9e de toute forme particuli\u00e8re, est une lib\u00e9ration de la subjectivit\u00e9, un d\u00e9gagement de l&rsquo;individualit\u00e9. Elle ambitionne de participer \u00e0 la pl\u00e9nitude de la vraie vie, par-del\u00e0 \u00ab l&rsquo;\u00e9gophilisme \u00bb foncier de la nature humaine. Et si l&rsquo;asc\u00e8se est une lutte corps \u00e0 corps avec le p\u00e9ch\u00e9, c&rsquo;est dans ce contexte qu&rsquo;il faudra situer cette eau trouble qu&rsquo;est le p\u00e9ch\u00e9 : transcender la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le p\u00e9ch\u00e9, dans cette perspective, a son r\u00f4le, car il repr\u00e9sente, \u00e0 travers son \u00e9chec-m\u00eame, cette possibilit\u00e9 paradoxale de parvenir \u00e0 une pl\u00e9nitude vitale plus grande, mais aussi plus r\u00e9elle. Le p\u00e9ch\u00e9 est la condition sine qua non du repentir, de ce retournement complet de notre saisie du monde que l&rsquo;on nomme, pour le coup, m\u00e9tano\u00efa.<\/p>\n<p>Ceci dit, on voit o\u00f9 se fixe le p\u00e9ch\u00e9, comme une tumeur dans l&rsquo;organisme : il consiste en un \u00e9chec \u00e0 parvenir \u00e0 go\u00fbter la vraie vie, au-del\u00e0 de toute subjectivit\u00e9. Maxime le confesseur, un p\u00e8re de l&rsquo;Eglise, note, commentant les \u00e9crits de ce myst\u00e9rieux Denys l&rsquo;Ar\u00e9opagite : \u00ab Il appelle p\u00e9ch\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9chec et la d\u00e9ch\u00e9ance (&#8230;), ce qui n&rsquo;atteint pas son but \u00e0 cause de la privation, comme la fl\u00e8che qui frappe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la cible. Manquant le bien et le mouvement selon la nature, (&#8230;) nous nous portons vers l&rsquo;inexistence totale, contre nature, sans raison et sans substance \u00bb (St Maxime le confesseur, commentaires sur les noms divins PG 4, 348C)<\/p>\n<p>Le p\u00e9ch\u00e9 est l&rsquo;\u00e9chec de la sortie de soi vers la vie pleine et authentique, lib\u00e9r\u00e9e des illusions de l&rsquo;individualit\u00e9, dans la communion \u00e0 ses fr\u00e8res et \u00e0 Dieu. Le p\u00e9ch\u00e9 est un mode d&rsquo;existence contre l&rsquo;existence, une s\u00e9paration d&rsquo;avec l&rsquo;\u00eatre, une exclusion individuelle de la vie, par un repliement et une complaisance dans ce repliement sur soi.<\/p>\n<p>Le jugement de Dieu est alors in\u00e9vitable. Dieu est pl\u00e9nitude de vie, v\u00e9ritable et authentique existence, \u00ab Celui qui est \u00bb (Ex 3, 14), au-del\u00e0 des projections subjectives. Aussi, se couper volontairement de cette possibilit\u00e9 existentielle, c&rsquo;est \u00eatre automatiquement jug\u00e9 par le fait m\u00eame de l&rsquo;Etre de Dieu. Le jugement de Dieu est, quelque part, une condamnation que l&rsquo;on s&rsquo;inflige soi-m\u00eame. \u00ab L&rsquo;homme est jug\u00e9 par les mesures de la vie et de l&rsquo;existence dont il s&rsquo;exclut lui-m\u00eame \u00bb (C. Yannaras, op. cit. p. 31).<\/p>\n<p>A ce niveau, l&rsquo;asc\u00e8se va se pr\u00e9cisant : elle consiste \u00e0 s&rsquo;affronter \u00e0 cette complaisance en soi-m\u00eame, complaisance qui prive de la vraie vitalit\u00e9. Le p\u00e9ch\u00e9 essentiel est de se complaire dans le marasme de notre int\u00e9riorit\u00e9, de pr\u00e9f\u00e9rer ce marasme \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an o\u00f9 soufflent les grands vents de l&rsquo;Esprit. Le p\u00e9ch\u00e9 est une indulgence envers l&rsquo;inexistence, c&rsquo;est dissiper sa vie dans des futilit\u00e9s, enfanter des mirages et y croire dur comme fer.<\/p>\n<p>LA MEDECINE DU PENTHOS<\/p>\n<p>Les p\u00e8res du d\u00e9sert apporteront cette r\u00e9ponse, aux cons\u00e9quences psychosomatiques a posteriori importantes, \u00e0 savoir que la gu\u00e9rison, dans le domaine de la vie selon l&rsquo;Esprit, passe par le penthos, par ce long chemin du penthos. Et il nous semble que leur r\u00e9ponse est parfaitement appropri\u00e9e \u00e0 notre question : comment sortir de soi-m\u00eame, pour aller \u00e0 la rencontre de la vraie vie, au-del\u00e0 de la subjectivit\u00e9 pourtant indispensable de notre \u00eatre-m\u00eame ?<\/p>\n<p>Ce terme grec de \u00ab penthos \u00bb d\u00e9signe notre mot fran\u00e7ais, aujourd&rsquo;hui d\u00e9saffect\u00e9, de \u00ab componction \u00bb. L&rsquo;asc\u00e8se est un processus de componction, mais la componction n&rsquo;est pas un abattement, elle est encore moins synonyme de tristesse.<\/p>\n<p>Malencontreusement, la confusion entre la componction et l&rsquo;ac\u00e9die peut rapidement \u00eatre faite, alors que la premi\u00e8re est, selon la m\u00e9decine asc\u00e9tique, le rem\u00e8de appropri\u00e9 \u00e0 la seconde. \u00catre d\u00e9courag\u00e9, asth\u00e9nique, n&rsquo;est pas participer de cette dynamique du retour \u00e0 une relation personnelle et libre avec Dieu qu&rsquo;est le penthos. On peut parfois le croire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi, seule cette dynamique d&rsquo;une relation personnelle, intime, avec le Dieu vivant, \u00e9tant \u00e0 son image et donc d\u00e9gag\u00e9e de toute subjectivit\u00e9 close, peut apporter une r\u00e9ponse claire et toujours actuelle aux probl\u00e8mes que d\u00e9couvre l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>EPILOGUE : LA PAIX DES GRANDS FONDS<\/p>\n<p>C&rsquo;est ici qu&rsquo;il est, par moments, donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme de p\u00e9n\u00e9trer dans la douce sph\u00e8re de la paix. La paix est une nostalgie de l&rsquo;Eden que l&rsquo;on porte, Graal originel, en son c\u0153ur. Union des contraires : elle est aussi un \u00e9on eschatologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme aspire, en ses grandes profondeurs qui parfois co\u00efncident avec ses origines m\u00e9ta-psychologiques, \u00e0 cette paix, \u00e0 une forme d&rsquo;harmonie et de stabilit\u00e9 tout \u00e0 fait l\u00e9gitimes. Non pas une stabilit\u00e9 de circonf\u00e9rence, mais une stabilit\u00e9 de fond.<\/p>\n<p>Il en va comme de l&rsquo;image d&rsquo;un lac, nous raconte Mgr Antoine Bloom : \u00ab Imaginez un lac tranquille sur lequel court une brise l\u00e9g\u00e8re ; toute la surface frissonne et ne refl\u00e8te ni le ciel ni la terre ; quant aux profondeurs, elles restent calmes, non atteintes par ce vent \u00bb (Mgr A. Bloom, Le sacrement de la gu\u00e9rison, Cerf, 2002).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Hi\u00e9romoine Elie,\u00a0Monast\u00e8re de la Dormition de la M\u00e8re de Dieu,\u00a0La Faurie, France<\/p>\n<p>Revue \u00ab Discernement, \u0394\u03b9\u03ac\u03ba\u03c1\u03b9\u03c3\u03b9\u03c2 \u00bb N\u00b06, 2002<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mot \u00ab\u00a0asc\u00e8se\u00a0\u00bb n&rsquo;existe pas dans le Nouveau Testament. Nulle part, il n&rsquo;est mentionn\u00e9. 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