{"id":7652,"date":"2015-01-22T15:27:19","date_gmt":"2015-01-22T13:27:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eoc.ee\/?p=7652"},"modified":"2015-03-06T12:06:39","modified_gmt":"2015-03-06T10:06:39","slug":"rebatir-la-maison-commune-de-l-eglise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/theologie-orthodoxe\/rebatir-la-maison-commune-de-l-eglise\/","title":{"rendered":"REBATIR LA MAISON COMMUNE DE L&rsquo;EGLISE"},"content":{"rendered":"<p><strong>L&rsquo;Eglise est le c\u0153ur du monde, m\u00eame si le monde ignore son c\u0153ur.<\/strong><\/p>\n<p>Au temps de la grande Chr\u00e9tient\u00e9 on avait oubli\u00e9 cela, semble-t-il, parce que tout le monde \u00e9tait chr\u00e9tien. Mais depuis, Byzance a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9e. Et si son humanisme est pass\u00e9 en Occident, la th\u00e9ologie et la spiritualit\u00e9 des \u00e9nergies divines, le sens des potentialit\u00e9s sacramentelles de la mati\u00e8re ont \u00e9t\u00e9, sinon oubli\u00e9s, du moins ensevelis dans quelques monast\u00e8res, sans aucune application dans la culture et dans l&rsquo;histoire. Reconnaissons-le sans pol\u00e9mique aucune, le christianisme occidental n&rsquo;a pas pu assumer tout cela, malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9lan qu&rsquo;il a su donner \u00e0 la science et \u00e0 la technique modernes. Or, ce qui n&rsquo;est pas transfigur\u00e9 se d\u00e9figure n\u00e9cessairement \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Comment appeler l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 une \u0153uvre commune aimant\u00e9e par l&rsquo;amour de l&rsquo;homme, image de Dieu, et de l&rsquo;univers, qui est sa cr\u00e9ation, sinon par un engagement commun, un partage de tous les chr\u00e9tiens \u00e0 travers l&rsquo;acquis de leurs exp\u00e9riences r\u00e9ciproques et de leurs communes esp\u00e9rances ?<\/p>\n<p>Prenons donc la peine, avant toute autre d\u00e9marche, de nous regarder un instant les yeux dans les yeux, en \u00e9largissant nos c\u0153urs par-del\u00e0 l&rsquo;Occident, par-del\u00e0 l&rsquo;Orient : l&rsquo;Occident qui symbolise l&rsquo;intelligence et la volont\u00e9 ; l&rsquo;Orient qui symbolise la sagesse ontologique ; l&rsquo;Occident qui pense, et pense encore par opposition ; l&rsquo;Orient qui sent et, par-l\u00e0 m\u00eame, pense par int\u00e9gration ; l&rsquo;Occident, ce \u00ab moi \u00bb vigilant, structur\u00e9, form\u00e9 par une culture humaniste aux fortes disciplines, cherchant Dieu dans une tension path\u00e9tique qui fouette sa conscience et sa volont\u00e9 ; l&rsquo;Orient, ce \u00ab soi \u00bb longtemps fluctuant et menac\u00e9 d&rsquo;ambivalence, mais qui, une fois \u00abcentr\u00e9\u00bb, permet \u00e0 la lumi\u00e8re de Dieu de p\u00e9n\u00e9trer les profondeurs de la vie, du cosmos : non point tendu vers Dieu, mais paisiblement satur\u00e9 de sa pr\u00e9sence&#8230; Et nous verrons, nous comprendrons alors que l&rsquo;un ne peut aller sans l&rsquo;autre<\/p>\n<p><b>Une t\u00e2che commune pour le monde<\/b><\/p>\n<p>Pourtant, pour le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, le sort du christianisme est apparemment r\u00e9gl\u00e9 : l&rsquo;Eglise n&rsquo;est consid\u00e9r\u00e9e que comme une r\u00e9alit\u00e9 sociologique plus ou moins utile, face \u00e0 un humanisme la\u00efc, en fait souvent ath\u00e9e et antireligieux. Alors, pourquoi le monde se poserait-il des questions au sujet de l&rsquo;Eglise ?<\/p>\n<p><b>L&rsquo;Eglise, coextensive au monde<\/b><\/p>\n<p>Mais pour nous, qui sommes du Christ et en Christ, il en va tout autrement. Car, m\u00eame si Son Eglise appara\u00eet comme \u00e9gar\u00e9e dans un monde d\u00e9sorient\u00e9, il s&rsquo;agit avant tout, me semble-t-il, du sens de l&rsquo;existence ; et le sens ne peut venir que de l&rsquo;homme, et non de la technique, d\u00e8s lors que l&rsquo;homme se reconna\u00eet image de Dieu et aborde le monde comme don et comme parole de Dieu.<\/p>\n<p>Est-il donc si utopique, dans ces conditions, de pr\u00e9tendre que notre r\u00f4le consiste essentiellement \u00e0 modifier la r\u00e9alit\u00e9 de la culture et de la soci\u00e9t\u00e9, et, partant, \u00e0 chercher \u00e0 redonner \u00e0 la pr\u00e9sence de l&rsquo;Eglise dans le monde un sens nouveau de son existence dans l&rsquo;histoire universelle ?<\/p>\n<p>Si nous sommes convaincus que l&rsquo;Eglise, comme projet divin et comme destin, est bien coextensive au monde, pourquoi n&rsquo;oserions-nous pas affirmer que cette m\u00eame Eglise, \u00ab passionn\u00e9e de son Epoux, le Christ Roi, sereine \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des enfantements de l&rsquo;histoire, toujours accueillante de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de la libert\u00e9, vivant humblement dans l&rsquo;absolu m\u00e9taphysique de la pauvret\u00e9, et t\u00e9moignant devant les puissances et le pouvoir, ainsi que l&rsquo;\u00e9crit le M\u00e9tropolite Georges Khodr, est bien ce parfum du Royaume \u00bb ?<\/p>\n<p>Car nous savons bien que l&rsquo;histoire ne doit pas seulement \u00eatre entendue comme une grandeur purement humaine ou purement divine, mais comme cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle prennent part \u00e0 la fois Dieu et l&rsquo;homme. Qu&rsquo;il me soit permis d&rsquo;expliciter cela plus th\u00e9ologiquement. La divinisation du monde par la contribution de l&rsquo;homme est, en effet, une divinisation riche de toutes les pens\u00e9es et de tous les sentiments humains. Par l\u00e0, l&rsquo;homme d\u00e9couvre le vrai sens du monde, sa destination d&rsquo;\u00eatre le contenu de l&rsquo;esprit humain et de l&rsquo;Esprit divin.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme, apr\u00e8s la chute, a voulu mettre sur le monde un sceau purement humain, en ne voyant plus le sens profond du monde et de l&rsquo;homme. Voil\u00e0 pourquoi le Logos est devenu homme : pour accomplir cette t\u00e2che de diviniser le monde par l&rsquo;humain, t\u00e2che dont l&rsquo;homme \u00e9tait d\u00e9chu par le p\u00e9ch\u00e9.\u2028Par le travail, qui englobe savoir scientifique et savoir technique, l&rsquo;homme est appel\u00e9 \u00e0 collaborer avec Dieu pour le salut de l&rsquo;univers.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 tout particuli\u00e8rement que le chr\u00e9tien doit \u00eatre un authentique homme liturgique. Au moment o\u00f9 le probl\u00e8me de la technique moderne se pose \u00e0 nous dans toute son intensit\u00e9, il y a lieu de rappeler que l&rsquo;homme ne vit pas seulement de pain. Pour les P\u00e8res grecs, et surtout les Antiochiens, l&rsquo;existence de l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;image de Dieu s&rsquo;inscrit dans le travail comme double transcendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la nature. Transcendance de \u00ab sagesse \u00bb, par l&rsquo;intervention des arts et de la technique ; et transcendance de \u00abcommunion\u00bb, l&rsquo;humanit\u00e9 constituant, comme le dit Soloviev, le \u00ab logos \u00bb collectif de l&rsquo;univers.<\/p>\n<p><b>Garder la foi, sauvegarder la cr\u00e9ation<\/b><\/p>\n<p>Le moment serait donc mal venu, pour les chr\u00e9tiens, de renoncer au spirituel, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;apporter \u00e0 l&rsquo;homme la certitude de sa transcendance et les forces int\u00e9rieures indispensables \u00e0 la ma\u00eetrise de la machine.<\/p>\n<p>Garder le monde actuel, c&rsquo;est garder son orientation et sa tendance vers le d\u00e9passement continuel jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;incr\u00e9\u00e9, sa finalit\u00e9 extr\u00eame qui est la communion avec Dieu ; c&rsquo;est garder la foi.<\/p>\n<p>Garder le monde, en m\u00eame temps en cr\u00e9ation et en corruption, c&rsquo;est aussi garder le dynamisme cr\u00e9ateur que Dieu a donn\u00e9 : sauvegarder ses cr\u00e9ations de la corruption.<\/p>\n<p>Cette sauvegarde, qui s&rsquo;appelle \u00e9galement salut, ne peut \u00eatre accomplie que par l&rsquo;int\u00e9gration des r\u00e9alit\u00e9s du monde dans l&rsquo;Eglise, par leur transformation en corps de l&rsquo;Eglise. Le travail par lequel le monde se transfigure en Eglise s&rsquo;accomplit dans le laboratoire de la pri\u00e8re.<\/p>\n<p>Par la pri\u00e8re, l&rsquo;homme devient transparent \u00e0 Dieu et au monde : Dieu habite l&rsquo;homme et remplit sa pens\u00e9e, son corps, les \u0153uvres de ses mains.\u2028Nous touchons ici au c\u0153ur m\u00eame de la spiritualit\u00e9 orthodoxe, la \u00ab pri\u00e8re de J\u00e9sus \u00bb, contenue dans cette simple phrase : \u00ab Seigneur J\u00e9sus-Christ, Fils de Dieu vivant, aie piti\u00e9 de moi le p\u00e9cheur ! \u00bb<\/p>\n<p>Par cette invocation, c&rsquo;est J\u00e9sus Lui-m\u00eame que l&rsquo;on int\u00e9riorise en soi, puisqu&rsquo;en fait Il a \u00e9migr\u00e9 dans notre c\u0153ur. La \u00ab pri\u00e8re de J\u00e9sus \u00bb est \u00e0 la fois un appel au secours dans une occasion d&rsquo;humilit\u00e9, et une invocation du Nom de J\u00e9sus. Elle r\u00e9sume en quelque sorte la foi chr\u00e9tienne, puisque le c\u0153ur de l&rsquo;homme devient le r\u00e9ceptacle du Nom de J\u00e9sus et communique l&rsquo;\u00e9nergie divine.<\/p>\n<p>La \u00ab pri\u00e8re de J\u00e9sus \u00bb, en fait celle du publicain de l&rsquo;Evangile, r\u00e9sume tout le message biblique r\u00e9duit \u00e0 son essentielle simplicit\u00e9 : confession de la Seigneurie de J\u00e9sus et de sa divine filiation. Le commencement et la fin sont ramass\u00e9s ici dans une seule parole charg\u00e9e de la \u00ab pr\u00e9sence-sacrement \u00bb du Nom du Christ. Mais si le Nom de J\u00e9sus devient le foyer d&rsquo;une vie, il ne faut pas s&rsquo;imaginer que son invocation est un moyen court qui dispense de l&rsquo;effort d&rsquo;asc\u00e8se.<\/p>\n<p>Le Nom de J\u00e9sus est Lui-m\u00eame en fait un instrument d&rsquo;asc\u00e8se, un filtre au travers duquel ne doivent passer que les pens\u00e9es, les actes, les paroles compatibles avec la vivante r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il symbolise.\u2028D&rsquo;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rative, pour toute l&rsquo;Eglise, de c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;Eucharistie, de c\u00e9l\u00e9brer P\u00e2ques aussi en dehors du Temple, dans toutes les \u0153uvres journali\u00e8res, techniques et scientifiques. Cette c\u00e9l\u00e9bration de la liturgie ne peut avoir de v\u00e9ritable sens que si elle embrasse toute la vie humaine, int\u00e9rieure et ext\u00e9rieure, pour la transformer en \u0153uvre de r\u00e9surrection.<\/p>\n<p><b>La maison commune de l&rsquo;Eglise<\/b><\/p>\n<p>Il ne suffit pas, cependant, de vouloir faire ensemble l&rsquo;Eglise du Christ : encore faut-il nous entendre sur le point de d\u00e9part. Car le monde chr\u00e9tien est encore divis\u00e9, \u00ab non seulement, selon le P. Georges Florovsky, quant aux affaires de ce monde, mais encore quant au Christ lui-m\u00eame \u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 les croisades avaient brutalement mis en contact deux religions populaires, deux mentalit\u00e9s closes, \u00ab qui donnaient aux d\u00e9tails une importance presque magique et qui \u00e9taient incapables de penser l&rsquo;autre \u00bb (Olivier Cl\u00e9ment).<\/p>\n<p>Ainsi, deux ensembles eccl\u00e9siologiques, th\u00e9ologiques, culturels se sont form\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart l&rsquo;un de l&rsquo;autre, qui, pour finir, avec la mise en contact forc\u00e9e que provoqu\u00e8rent les croisades, se dress\u00e8rent l&rsquo;un contre l&rsquo;autre. Avec la tragique cons\u00e9quence qu&rsquo;\u00e0 un moment de son histoire, difficile \u00e0 pr\u00e9ciser, le monde chr\u00e9tien, comme s&rsquo;il avait pris peur de l&rsquo;Esprit Saint, vint \u00e0 s&rsquo;enfermer dans la crainte de la vie et de la libert\u00e9, \u00abdans un moralisme plut\u00f4t ritualiste en Orient, plut\u00f4t juridique en Occident.<\/p>\n<p>Alors les bourrasques de l&rsquo;Esprit, \u00e9crit encore Olivier Cl\u00e9ment, ont souffl\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des Eglises, parfois contre elles, dans une immense exigence de vie cr\u00e9atrice, de justice, de communion et de beaut\u00e9.\u00bb\u2028Par cons\u00e9quent, la confrontation entre l&rsquo;orthodoxie et l&rsquo;Occident chr\u00e9tien n&rsquo;est pas une affaire d&rsquo;antagonismes th\u00e9oriques et abstraits, ni le lieu d&rsquo;une simple contestation historique entre institutions. Ce ne sont pas tellement les diff\u00e9rences th\u00e9ologiques en elles-m\u00eames qui importent en premier de nos jours, mais bien leurs cons\u00e9quences sur la vie et sur l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cela, l&rsquo;Eglise du Christ, qui n&rsquo;est pas une seule chambre commune, peut et doit \u00eatre reb\u00e2tie par tous avec plusieurs chambres diff\u00e9rentes, \u00e0 condition qu&rsquo;une certaine osmose spirituelle s&rsquo;\u00e9tablisse entre tous les membres d&rsquo;une seule et m\u00eame famille, comme il se doit.<\/p>\n<p>N&rsquo;oublions pas que l&rsquo;Eglise indivise se structurait toujours autour d&rsquo;une \u00abeccl\u00e9siologie de communion\u00bb, d&rsquo;une \u00abeccl\u00e9siologie eucharistique\u00bb (ce qui est toujours le cas pour l&rsquo;orthodoxie), pour laquelle l&rsquo;\u00e9glise locale, gr\u00e2ce au t\u00e9moignage apostolique de son \u00e9v\u00eaque, manifeste en pl\u00e9nitude l&rsquo;Una Sancta, \u00e0 la mesure justement de sa communion avec toutes les autres \u00e9glises locales.<\/p>\n<p>Notre rassemblement, qui reste la condition pr\u00e9alable sans laquelle nous ne pourrons pr\u00e9tendre contribuer \u00e0 la restauration de l&rsquo;Unit\u00e9 de l&rsquo;Eglise, reste donc le signe par excellence de cette communion n\u00e9cessaire que nous sommes appel\u00e9s \u00e0 toujours approfondir dans le pardon mutuel, la simplicit\u00e9, la puret\u00e9, la pri\u00e8re. Et dans ce cas, il n&rsquo;y a plus de secret : la solution chr\u00e9tienne, c&rsquo;est la Croix, et non point la croisade.\u2028Car, si nous ne nous effor\u00e7ons pas de vivre ensemble la \u00ab communion \u00bb avec Dieu, la sanctification en Sa v\u00e9rit\u00e9, notre incorporation dans la pl\u00e9nitude du Corps du Christ, comment oserons-nous d\u00e9ployer ces forces int\u00e9rieures nouvelles, susceptibles d&rsquo;\u00e9difier substantiellement le travail par la fraternisation du monde, et de rallier ce qui est \u00ab d\u00e9suni \u00bb dans le domaine de la culture, de l&rsquo;histoire et des Eglises ? Vivre ainsi l&rsquo;Eucharistie commune, c&rsquo;est vivre une continuelle occasion de repentance, c&rsquo;est entrer dans une transfiguration existentielle, pour \u00eatre incit\u00e9 non \u00e0 l&rsquo;\u00e9vasion sur le Thabor, mais au retour vers les chemins poussi\u00e9reux du quotidien.<\/p>\n<p>C&rsquo;est vrai que, bien souvent, le pass\u00e9 vit en nous, un mauvais pass\u00e9 qui par moments engendre la haine. Il nous incombe, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, de permettre \u00e0 Dieu de l&rsquo;effacer, de purifier la m\u00e9moire de l&rsquo;Eglise de nos fantasmes de jadis pour que l&rsquo;avenir s&rsquo;ouvre aux desseins du Seigneur Tout-Puissant.<\/p>\n<p>Cela ne sera possible que si nous nous offrons nous-m\u00eames au \u00ab P\u00e8re devant qui nous fl\u00e9chissons les genoux \u00bb. C<\/p>\n<p>ar, pour l&rsquo;Eglise du Christ, dans un monde m\u00e9canis\u00e9 qui s&rsquo;use et se d\u00e9truit, l&rsquo;enjeu est clair : ou bien les communaut\u00e9s de chr\u00e9tiens qui la constituent retrouveront, dans des conditions historiques nouvelles, ce que l&rsquo;orthodoxie appelle \u00abl&rsquo;usage de la conciliarit\u00e9\u00bb, en d&rsquo;autres termes, la capacit\u00e9 d&rsquo;exprimer leur unit\u00e9 et leur \u00ab catholicit\u00e9 \u00bb, ou bien elles s&rsquo;\u00e9mietteront en d\u00e9nominations juxtapos\u00e9es, incapables de porter ensemble t\u00e9moignage.<\/p>\n<p>Pour ce faire, il nous incombe de mener ensemble une lecture nouvelle de notre histoire, une lecture qui, selon le Pr Nikos Nissiotis, \u00ab comblerait les foss\u00e9s, \u00e9quilibrerait les contraires, surmonterait les inimiti\u00e9s et conduirait vers l&rsquo;union \u00bb.<\/p>\n<p><b>Pour un \u00e9change de dons<\/b><\/p>\n<p>Pour sa part, l&rsquo;orthodoxie a transmis au monde contemporain l&rsquo;exigence d&rsquo;une synth\u00e8se organique de l&rsquo;Ecriture, de la liturgie, de l&rsquo;asc\u00e8se et de la th\u00e9ologie. Elle a transmis la conception d&rsquo;un mutuel service entre le Christ et l&rsquo;Esprit Saint, entre le sacrement et la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Elle a encore transmis le sens de la toute faiblesse de Dieu au c\u0153ur m\u00eame de sa toute-puissance, l&rsquo;annonce du Dieu crucifi\u00e9 pour que l&rsquo;homme soit d\u00e9ifi\u00e9. Elle rappelle que les dimensions \u00ab verticale \u00bb et \u00ab horizontale \u00bb du christianisme sont ins\u00e9parables, et que le \u00ab sacrement du fr\u00e8re \u00bb n&rsquo;aurait aucun sens en dehors du \u00ab sacrement de l&rsquo;autel \u00bb, puisque c&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;homme reprend son souffle dans la paix et la beaut\u00e9, puisque c&rsquo;est au c\u0153ur m\u00eame de la liturgie eucharistique que se filtre et s&rsquo;approfondit la \u00ab vraie sensibilit\u00e9 \u00bb \u00e0 l&rsquo;Esprit.<\/p>\n<p>Elle rappelle enfin, cette orthodoxie, que le dogme n&rsquo;est pas une contrainte p\u00e9rim\u00e9e, mais un instrument d&rsquo;adoration, une louange de l&rsquo;intelligence : en m\u00eame temps, elle le relativise par l&rsquo;approche apophatique du myst\u00e8re, par la grande antinomie de l&rsquo;inaccessible qui, par folie d&rsquo;amour, se rend r\u00e9ellement participable.<\/p>\n<p>Mais, si l&rsquo;orthodoxie a pr\u00e9serv\u00e9, par la bont\u00e9 et la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu, ce d\u00e9p\u00f4t de l&rsquo;Eglise des P\u00e8res, elle ne peut aujourd&rsquo;hui le rendre vivant pour tous qu&rsquo;en s&rsquo;ouvrant aux charismes propres de l&rsquo;Occident. Je veux dire par l\u00e0 qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une relecture orthodoxe de la tradition occidentale. \u00ab jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, \u00e9crit Nicolas Lossky, nous avons surtout fait ressortir les d\u00e9viations, et les dangers des d\u00e9viations de l&rsquo;Occident. \u00bb A cette lecture, essentiellement n\u00e9gative, il est maintenant important d&rsquo;opposer une \u00e9valuation positive, qui vise \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;orthodoxie profonde de tels ou tels \u00e9l\u00e9ments, ainsi qu&rsquo;\u00e0 voir comment on peut lire de fa\u00e7on orthodoxe tels ou tels \u00e9v\u00e9nements qui ont d\u00e9vi\u00e9 surtout \u00e0 cause du contexte dans lequel ils ont d\u00fb s&rsquo;exprimer.<\/p>\n<p>Ce travail de recherche intra-orthodoxe et la relecture de la tradition occidentale sont compl\u00e9mentaires. Et ils ne pourront se faire sans un dur et long labeur, sans une \u00ab mort \u00bb \u00e0 un certain pass\u00e9, afin que le Christ croisse, tandis que nous, nous diminuerons, \u00e0 l&rsquo;image de Jean-Baptiste devant son Seigneur.<\/p>\n<p>Et ce, d&rsquo;autant plus que l&rsquo;Occident est, de nos jours et plus que jamais, ouvert \u00e0 tous les courants spirituels, \u00e0 cause de l&rsquo;incapacit\u00e9 de la technologie \u00e0 aborder les probl\u00e8mes existentiels de l&rsquo;homme, et aussi parce que la situation eccl\u00e9siastique occidentale est \u00e0 ce point fluctuante qu&rsquo;elle a besoin de l&rsquo;apport de l&rsquo;Orient.<\/p>\n<p>Et enfin, parce qu&rsquo;en ce 20\u00e8me si\u00e8cle, la th\u00e9ologie occidentale est pr\u00eate \u00e0 accueillir la richesse de l&rsquo;Orient dans ce domaine, surtout dans cette approche th\u00e9ologique de l&rsquo;Orient qui n&rsquo;est pas scolastique mais liturgique et mystique, le monde byzantin mettant plut\u00f4t l&rsquo;accent sur l&rsquo;unit\u00e9 du divin et de l&rsquo;humain, et donc sur la transfiguration de l&rsquo;humain, en Christ et dans les \u00ab myst\u00e8res \u00bb de l&rsquo;Eglise, par le feu, par les \u00ab \u00e9nergies \u00bb de la divinit\u00e9, alors que, pour sa part, le monde latin met davantage l&rsquo;accent sur la dualit\u00e9 du divin et de l&rsquo;humain.<\/p>\n<p><b>Surmonter les diff\u00e9rends<\/b><\/p>\n<p>Compte tenu de ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit, et dans un esprit d&rsquo;amour et de v\u00e9rit\u00e9, il me para\u00eet utile, apr\u00e8s avoir situ\u00e9 le prsent, de poser \u00e0 la r\u00e9flexion th\u00e9ologique de l&rsquo;Occident les questions suivantes, qui sont le propre de la conscience eccl\u00e9siale orthodoxe.<\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par les cerner et les d\u00e9finir sereinement, sans pour autant les \u00e9vacuer par des solutions de facilit\u00e9. Faute de quoi, et malgr\u00e9 le travail th\u00e9ologique et spirituel remarquable fait en commun par nos Eglises, les orthodoxes resteront dans une inqui\u00e8te attente, qui risquerait \u00e0 la longue de creuser plus profond\u00e9ment un foss\u00e9 d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 par des blessures qui saignent toujours. Ces questions de fond que les orthodoxes rappellent avec insistance \u00e0 l&rsquo;Occident, et que le Pr Georges Galitis a r\u00e9cemment si bien exprim\u00e9es, sont les suivantes :<\/p>\n<p><b>La th\u00e9ologie des \u00e9nergies divines<\/b><\/p>\n<p>Il est de plus en plus \u00e9vident que la cause fondamentale des diff\u00e9rends th\u00e9ologiques entre l&rsquo;Orient et l&rsquo;Occident tire son origine de la distinction entre essence divine et \u00e9nergies. La th\u00e9ologie occidentale les identifie, en s&rsquo;appuyant sur le fait que Dieu est \u00abactus purus\u00bb, \u00e9nergie pure. La th\u00e9ologie orthodoxe distingue clairement l&rsquo; \u00ab essence \u00bb de Dieu de ses \u00ab\u00e9nergies\u00bb. Dieu, dans son essence, est inaccessible, car l&rsquo;homme cr\u00e9\u00e9 ne peut pas d\u00e9passer sa condition.<\/p>\n<p>Mais Dieu se manifeste dans le monde, et cette manifestation se communique par les \u00e9nergies qui font que Dieu nous est participable. Le cadre de cette \u00e9tude ne nous permet pas de d\u00e9velopper les cons\u00e9quences incalculables qui en d\u00e9coulent pour la th\u00e9ologie, selon que l&rsquo;on affirme la distinction entre \u00ab essence \u00bb et \u00ab\u00e9nergie\u00bb (position orientale), ou au contraire l&rsquo;identification entre elles (position occidentale).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pourtant, il faut bien reconna\u00eetre que, lorsque l&rsquo;on identifie les deux, les actes de cr\u00e9ation, cons\u00e9quences de l&rsquo;\u00e9nergie cr\u00e9atrice de Dieu, doivent n\u00e9cessairement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00e9manations de son essence. Autrement dit, la gen\u00e8se et la procession, qui sont propres \u00e0 l&rsquo;essence, ne diff\u00e8rent plus de la cr\u00e9ation, qui, elle, rel\u00e8ve de l&rsquo;\u00e9nergie divine.<\/p>\n<p><b>La divinisation de l&rsquo;homme<\/b><\/p>\n<p>Selon l&rsquo;enseignement orthodoxe, la divinisation est ontologique. L&rsquo;homme est divinis\u00e9 en s&rsquo;unissant aux \u00e9nergies divines incr\u00e9\u00e9es, et n\u00e9anmoins accessibles, qui pour l&rsquo;homme sont Dieu Lui-m\u00eame, mais non point son essence inaccessible. En identifiant \u00ab essence \u00bb et \u00ab \u00e9nergie \u00bb, l&rsquo;Occident exclut l&rsquo;union ontologique de l&rsquo;homme avec Dieu, puisque son essence et les \u00e9nergies, d\u00e8s lors qu&rsquo;elles s&rsquo;identifient \u00e0 cette derni\u00e8re, restent aussi inaccessibles. Par cons\u00e9quent, la th\u00e9ologie occidentale ne peut aborder la question de la divinisation de l&rsquo;homme que par le seul concept de sa nature morale.<\/p>\n<p><b>La transfiguration du cosmos en Christ<\/b><\/p>\n<p>Pour la th\u00e9ologie orthodoxe, la distinction aristot\u00e9licienne et scolastique entre \u00ab physique \u00bb et \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb n&rsquo;existe pas. La seule distinction possible pour elle se situe entre \u00ab cr\u00e9\u00e9 \u00bb et \u00ab incr\u00e9\u00e9 \u00bb. Dieu est incr\u00e9\u00e9, dans son essence et dans ses \u00e9nergies, et la cr\u00e9ation c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la fois le monde spirituel et le monde mat\u00e9riel, est cr\u00e9\u00e9e. L&rsquo;homme fait partie et du monde mat\u00e9riel et du monde spirituel : dans l&rsquo;Eglise et par l&rsquo;Eglise (qui est le Christ continu\u00e9 dans les si\u00e8cles, selon la belle expression de saint Augustin), lui, l&rsquo;\u00eatre cr\u00e9\u00e9, s&rsquo;unit \u00e0 Dieu, divinis\u00e9 et participant aux \u00e9nergies divines incr\u00e9\u00e9es. Par sa passion et sa r\u00e9surrection, le Christ, Lui-m\u00eame devenu homme, ne sauve pas uniquement l&rsquo;homme, mais avec lui toute la cr\u00e9ation. Car c&rsquo;est la cr\u00e9ation tout enti\u00e8re \u00ab qui soupire et qui souffre \u00bb (Ro 8,22), qui est le champ de l&rsquo;\u00e9nergie salvatrice et sanctifiante de la gr\u00e2ce incr\u00e9\u00e9e de Dieu. Le lieu o\u00f9 la cr\u00e9ation est sanctifi\u00e9e, c&rsquo;est l&rsquo;Eglise. L&rsquo;Eglise, en effet, sanctifie la mati\u00e8re et l&rsquo;utilise en m\u00eame temps de diverses mani\u00e8res pour la sanctification de l&rsquo;homme. Par-dessus tout, elle sanctifie le corps mat\u00e9riel de l&rsquo;homme. Ce corps, qui n&rsquo;est pas une prison de l&rsquo;\u00e2me, ressuscitera un jour \u00e0 l&rsquo;instar du Premier-n\u00e9 d&rsquo;entre les morts, J\u00e9sus-Christ, le divin Sauveur. Tel est ici le don de l&rsquo;Orient \u00e0 l&rsquo;Occident : l&rsquo;assurance que la cr\u00e9ation mat\u00e9rielle entre, elle aussi, dans le dessein de Dieu.<\/p>\n<p><b>La conciliarit\u00e9 de l&rsquo;Eglise<\/b><\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;eccl\u00e9siologie, l&rsquo;Orient a beaucoup \u00e0 dire \u00e0 l&rsquo;Occident, au sujet de la juste relation entre unit\u00e9 et diversit\u00e9, et dans le domaine de la conciliarit\u00e9.<\/p>\n<p><b>Unit\u00e9 et diversit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Ici intervient d&rsquo;abord la d\u00e9finition du troisi\u00e8me attribut de l&rsquo;Eglise, sa \u00ab catholicit\u00e9 \u00bb. Les termes \u00ab catholique \u00bb et \u00ab universel \u00bb ne sont pas parfaitement synonymes. En effet, toute v\u00e9rit\u00e9 peut \u00eatre dite \u00ab universelle \u00bb, mais toute v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas la V\u00e9rit\u00e9 \u00ab catholique \u00bb. Ce terme d\u00e9signe sp\u00e9cialement la V\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne. La catholicit\u00e9, c&rsquo;est donc un mode de connaissance de la V\u00e9rit\u00e9 propre \u00e0 l&rsquo;Eglise, mode en vertu duquel cette V\u00e9rit\u00e9 devient \u00e9vidente \u00e0 l&rsquo;Eglise tout enti\u00e8re (quod semper, quod ubique, quod ab omnibus, ce qui a \u00e9t\u00e9 profess\u00e9 toujours, partout, par tous).<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9, elle est un corollaire de la catholicit\u00e9, une qualit\u00e9 qui en d\u00e9coule n\u00e9cessairement, n&rsquo;\u00e9tant rien d&rsquo;autre que son expression ext\u00e9rieure, mat\u00e9rielle. S&rsquo;il faut lui trouver un synonyme, ce serait certainement le terme \u00ab \u0153cum\u00e9nicit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Ce qui conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;Eglise sa catholicit\u00e9, c&rsquo;est la V\u00e9rit\u00e9 elle-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire la r\u00e9v\u00e9lation de la Sainte Trinit\u00e9 : une identit\u00e9 ineffable de l&rsquo;unit\u00e9 et de la diversit\u00e9 du P\u00e8re, du Fils et du Saint Esprit, Trinit\u00e9 consubstantielle et indivisible.\u2028L&rsquo;Eglise, pour sa part, est r\u00e9pandue en plusieurs endroits du monde : sa diversit\u00e9, sa multiplicit\u00e9 sont en lien constant avec la notion de catholicit\u00e9, car l&rsquo;Eglise n&rsquo;est pas dans la quantit\u00e9 plus ou moins grande de ses membres, mais dans le lien spirituel qui les unit. Ici se greffe le principe de la primaut\u00e9 dans l&rsquo;Eglise.<\/p>\n<p>L&rsquo;ensemble des Eglises d&rsquo;une r\u00e9gion donn\u00e9e, rassembl\u00e9es autour des \u00e9v\u00eaques de cette r\u00e9gion, s&rsquo;appelle \u00ab Eglise locale \u00bb (au sens strict et traditionnel de la communaut\u00e9 eucharistique rassembl\u00e9e autour de son \u00e9v\u00eaque). Les Eglises locales, en vertu de ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit, sont toutes s\u0153urs.\u2028Parmi elles, nous dit saint Ignace d&rsquo;Antioche, celle de Rome avait re\u00e7u pour mission de \u00ab pr\u00e9sider dans l&rsquo;amour \u00bb parmi toutes les autres ; cette primaut\u00e9 se traduit par un double service : de pr\u00e9sidence, d&rsquo;une part, d&rsquo;initiative, de l&rsquo;autre. Et ce double service exige toujours l&rsquo;accord des Eglises s\u0153urs. Il le sollicite et le sauvegarde. Cette primaut\u00e9, dans l&rsquo;Eglise universelle, ne doit jamais chercher \u00e0 s&rsquo;imposer par la domination, mais elle est indispensable pour servir la pl\u00e9nitude de chaque Eglise locale, en lui rappelant ses responsabilit\u00e9s envers l&rsquo;orthodoxie, au sens strict, th\u00e9ologique et eccl\u00e9sial du terme.<\/p>\n<p>Comment se pose aujourd&rsquo;hui le probl\u00e8me de l&rsquo;unit\u00e9 entre nos Eglises ? Comment Rome comprend-elle l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;Eglise ? Force est de reconna\u00eetre que, de part et d&rsquo;autre, nous assistons \u00e0 un dialogue de sourds. Pour le P\u00e8re Boris Bobrinskoy, la formulation latine \u00ab cum Petro et sub Petro \u00bb fait logiquement appara\u00eetre la mise en place d&rsquo;une hi\u00e9rarchie romaine, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 des Eglises orthodoxes et des hi\u00e9rarchies orthodoxes existent d\u00e9j\u00e0 depuis toujours : cela ne peut conduire qu&rsquo;\u00e0 une dynamique d&rsquo;implantation et, in\u00e9vitablement, de pros\u00e9lytisme.<\/p>\n<p><b>Conciliarit\u00e9 et infaillibilit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Si le concile, et surtout un concile g\u00e9n\u00e9ral, est l&rsquo;expression la plus parfaite de la catholicit\u00e9 de l&rsquo;Eglise, de sa structure symphonique, il ne faut pas croire cependant que l&rsquo;infaillibilit\u00e9 de son jugement soit assur\u00e9e uniquement par les canons d\u00e9finissant son caract\u00e8re l\u00e9gitime de concile. L&rsquo;encyclique des patriarches orientaux de 1854 a anticip\u00e9 la promulgation du dogme de Vatican 1, concernant la primaut\u00e9 et l&rsquo;infaillibilit\u00e9 romaine : \u00ab C&rsquo;est le peuple de Dieu tout entier qui est le gardien de la foi et de la doctrine\u00bb. Par cons\u00e9quent, aucun \u00e9v\u00eaque, aucun patriarche ne peut se pr\u00e9tendre d\u00e9positaire de la V\u00e9rit\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ce qui nous rend inacceptable, dans le dogme romain de 1870, l&rsquo;expression de l&rsquo;infaillibilit\u00e9 papale \u00ab ex sese et non ex consensu Ecclesiae \u00bb.\u2028Par ailleurs, il ne faut pas croire non plus que la V\u00e9rit\u00e9 catholique soit soumise, dans son expression, \u00e0 quelque chose de semblable au suffrage universel, \u00e0 l&rsquo;affirmation de la majorit\u00e9 : toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;Eglise t\u00e9moigne du contraire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;Esprit Saint qui rassemble l&rsquo;Eglise dans l&rsquo;unit\u00e9 : c&rsquo;est Lui qui la maintient dans la V\u00e9rit\u00e9 : la V\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est jamais automatique. Elle est toujours donn\u00e9e, toujours re\u00e7ue \u00e0 nouveau.\u2028Ainsi, sans \u00e9picl\u00e8se, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;eucharistie : c&rsquo;est l&rsquo;Esprit Saint qui rend parfaite et compl\u00e8te la Parole du Christ, et qui rend le peuple de Dieu tout entier corps du Christ et temple du Saint Esprit. C&rsquo;est pourquoi, la th\u00e9ologie orthodoxe sera avant tout une th\u00e9ologie de c\u00e9l\u00e9bration, o\u00f9 la pens\u00e9e s&rsquo;\u00e9claire dans le myst\u00e8re, puisque c&rsquo;est par l&rsquo;effusion du Saint Esprit que nous devenons \u00ab pneumatiques \u00bb, christifi\u00e9s, oints du m\u00eame Esprit divin qui a ressuscit\u00e9 J\u00e9sus et qui rel\u00e8vera nos corps mortels. L&rsquo;unit\u00e9 eccl\u00e9siale et la pl\u00e9nitude de la foi sont des imp\u00e9ratifs, des exigences que l&rsquo;on n&rsquo;est pas en droit de mettre entre parenth\u00e8ses, m\u00eame provisoirement. Ainsi, depuis des si\u00e8cles, l&rsquo;Eglise orthodoxe n&rsquo;a plus r\u00e9uni de concile ayant formellement le statut de Concile \u0152cum\u00e9nique : ce qui ne l&rsquo;a pas emp\u00each\u00e9e de vivre la coll\u00e9gialit\u00e9 et de dispenser la Parole de V\u00e9rit\u00e9. Nous comprenons alors que, dans l&rsquo;orthodoxie, la plus haute autorit\u00e9 ne sera pas un organisme particulier, mais bien l&rsquo;Eglise dans sa signification totale et dans sa, pl\u00e9nitude, profond\u00e9ment unie dans le Christ ressuscit\u00e9 par la force et la puissance du Saint Esprit.<\/p>\n<p><b>La th\u00e9ologie apophatique<\/b><\/p>\n<p>La th\u00e9ologie occidentale aurait beaucoup \u00e0 gagner de l&rsquo;approche apophatique orientale du myst\u00e8re de Dieu. Puisque l&rsquo;essence de Dieu est inaccessible, invisible, incompr\u00e9hensible, insaisissable, infinie, in\u00e9narrable, toute parole \u00e0 son sujet ne peut \u00eatre qu&rsquo;apophatique. La sensation de l&rsquo;infini et de l&rsquo;insaisissable de Dieu est une mani\u00e8re de faire l&rsquo;exp\u00e9rience de Dieu. Quand la raison de l&rsquo;homme ne peut trouver aucune issue, il lui reste l&rsquo;exp\u00e9rience mystique, que les P\u00e8res grecs comparent \u00e0 l&rsquo;ascension de Mo\u00efse sur le mont Sina\u00ef. Saint Denys l&rsquo;Ar\u00e9opagite affirme que lorsque l&rsquo;homme atteint \u00ab les sommets de l&rsquo;ascension divine \u00bb, il se lib\u00e8re \u00ab de toutes les choses visibles \u00bb, de l&rsquo;objet tout comme du sujet de la connaissance, pour s&rsquo;unir \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Dieu alors qui devient le sujet de la connaissance : l&rsquo;homme est atteint par les \u00ab choses divines \u00bb, et sa relation avec Dieu ne peut plus \u00eatre que mystique.\u2028L&rsquo;approche apophatique ne signifie en aucun cas n\u00e9gation si tel \u00e9tait le cas, on n&rsquo;aboutirait qu&rsquo;au nihilisme ou au panth\u00e9isme. Elle ne peut \u00eatre que \u00ab doxologie \u00bb : une doxologie au Dieu Trinit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;Occident part du Dieu Un pour aboutir au Dieu Trine. La th\u00e9ologie orthodoxe part de la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;existence des trois personnes divines pour aboutir au Dieu Un. Les cons\u00e9quences eccl\u00e9siologiques sont \u00e9videntes : l&rsquo;Occident poss\u00e8de l&rsquo;un, le Pape, et tout le reste suit.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;Orthodoxie, c&rsquo;est la pluralit\u00e9 qui est en m\u00eame temps unit\u00e9. C&rsquo;est la raison pour laquelle, dans l&rsquo;Eglise orthodoxe, chaque acte est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 \u00ab au nom du P\u00e8re, du Fils et du Saint Esprit \u00bb, qu&rsquo;il est toujours rendu \u00ab gloire au P\u00e8re, au Fils et au Saint Esprit \u00bb, que l&rsquo;on r\u00e9cite trois fois le \u00ab Kyrie eleison \u00bb, l&rsquo; \u00ab alleluia \u00bb et beaucoup de nos hymnes.<\/p>\n<p><b>La puissance de la R\u00e9surrection<\/b><\/p>\n<p>Un dernier point enfin : le caract\u00e8re r\u00e9surrectionnel de la spiritualit\u00e9 orthodoxe. Ce qui caract\u00e9rise l&rsquo;orthodoxie dans toutes ses expressions et manifestations, c&rsquo;est la certitude de l&rsquo;irruption victorieuse de la vie \u00e9ternelle dans le monde, qui s&rsquo;accomplit dans la R\u00e9surrection du Christ.<\/p>\n<p>Cette insistance de sa part est bien apostolique : la vie s&rsquo;est manifest\u00e9e dans le Verbe incarn\u00e9, et elle nous est communiqu\u00e9e dans sa mort et sa r\u00e9surrection. Faire eucharistie en toutes choses, c&rsquo;est porter t\u00e9moignage au Christ ressuscit\u00e9, c&rsquo;est rendre de la sorte l&rsquo;Eglise pr\u00e9sente au monde.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi, dans toute la th\u00e9ologie orthodoxe et dans sa liturgie, nous sentons bien qu&rsquo;il existe un lien \u00e9troit entre la f\u00eate eccl\u00e9siale et la contemplation, puisque l&rsquo;Eglise est le rayonnement dans le monde de la gloire du Ressuscit\u00e9.<\/p>\n<p>Vue sous cet angle, la f\u00eate liturgique donne \u00e0 tous et \u00e0 chacun une premi\u00e8re exp\u00e9rience du Dieu vivant. Elle ouvre l&rsquo;\u0153il du c\u0153ur \u00e0 sa pr\u00e9sence, et nous rend capables de contempler la v\u00e9rit\u00e9 des \u00eatres, l&rsquo;ic\u00f4ne du visage, \u00ab la flamme des choses \u00bb. Dans cette perspective, seule la f\u00eate liturgique peut permettre aujourd&rsquo;hui le retour de Dieu. Seuls des hommes qui, \u00e0 travers m\u00eame la croix, sont en \u00e9tat de f\u00eate, peuvent t\u00e9moigner que Dieu revient. Le myst\u00e8re pascal, qui est aussi celui de notre bapt\u00eame, s&rsquo;inscrit alors dans nos vies par des sortes de morts-r\u00e9surrections. Le fondement sur lequel Dieu, dans son dessein \u00e9ternel, a \u00e9tabli toutes choses, est bien la puissance cach\u00e9e de la R\u00e9surrection : dessein merveilleusement fid\u00e8le qui r\u00e9v\u00e8le le don de Vie, depuis son jaillissement originel jusqu&rsquo;\u00e0 son accomplissement par la croix vivifiante : dessein pleinement r\u00e9ussi, une fois pour toutes, dans cette humanit\u00e9 assum\u00e9e par le Fils de Dieu et associ\u00e9e \u00e0 Lui \u00e0 la vie de la Trinit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du myst\u00e8re pascal ne se vit que dans l&rsquo;Eglise, car il restera \u00e0 jamais en Elle l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;Amour vainqueur de la mort.\u2028Il est dans l&rsquo;ordre des choses que dans l&rsquo;Eglise convivent des \u00e9l\u00e9ments bons et mauvais, et que la ligne de partage passe dans chaque \u00e2me, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le Seigneur vienne dans la gloire pour juger les vivants et les morts. La patience des saints est peut-\u00eatre le seul secret de la paix, car elle est abstention de jugement, confiance aussi dans le dessein de Dieu et notre destin\u00e9e glorieuse.<\/p>\n<p>L&rsquo;Eglise se d\u00e9finit dans ses livres liturgiques comme un asile de malades. Elle ne devient une communaut\u00e9 de sauv\u00e9s que parce qu&rsquo;elle est constamment une communaut\u00e9 de la chute qui exp\u00e9rimente perp\u00e9tuellement le pardon.<\/p>\n<p>C&rsquo;est parce que le Seigneur l&rsquo;aime qu&rsquo;il suscite en elle l&rsquo;amour. Dans quelle mesure, en nos Eglises respectives, r\u00e9pondons-nous r\u00e9ellement \u00e0 cet amour ? C&rsquo;est sur cette interpellation, cl\u00e9 de tout notre t\u00e9moignage, que je d\u00e9sire terminer, convaincu que, pour les chr\u00e9tiens que nous sommes, c&rsquo;est la seule voie de laquelle d\u00e9pendra pour l&rsquo;essentiel le sort de nos v\u00e9ritables retrouvailles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>+Stephanos, m\u00e9tropolite de Tallinn et de toute l&rsquo;Estonie<\/i><\/p>\n<p><i>Juillet 1992 in \u00abChristus\u00bb n\u00b0155 tome 39<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>BIBLIOGRAPHIE<\/b><\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Les nations dans l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb par le Comit\u00e9 Orthodoxes des Amiti\u00e9s Fran\u00e7aises dans le monde Paris 1989. Article de l&rsquo;Archimandrite Placide Deseille : \u00ab\u00a0Tous, vous \u00eates un dans le Christ\u00a0\u00bb et de Constantin Andronikof \u00ab\u00a0Chr\u00e9tient\u00e9 et unit\u00e9 de l&rsquo;Europe\u00a0\u00bb pp:12-18 ; 21-25<br \/>\n&#8211; SOP Paris doc. 138.A (mai 1989) : Olivier Cl\u00e9ment : \u00ab\u00a0Foi chr\u00e9tienne et solidarit\u00e9 avec les hommes\u00a0\u00bb.<br \/>\n&#8211; Nicolas BERDIAEFF : \u00ab\u00a0Christianisme et marxisme\u00a0\u00bb Le Centurion Paris 1975<br \/>\n&#8211; Revus PAIX N\u00b0 58-59 Le Bousquet d&rsquo;Orb 3\u00e8 Trim 1989 Articles de : Moine Gabriel \u00ab\u00a0en tout l&rsquo;univers le sang des martyrs\u00a0\u00bb (pp:16-18) S.B. Ignace 4 d&rsquo;Antioche :\u00a0\u00bbLa responsabilit\u00e9 des chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb (pp:42-46) Archev\u00eaque Cyrille de Smolensk \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9cologie de l&rsquo;Esprit\u00a0\u00bb (pp64-84)<br \/>\n&#8211; Proc\u00e8s-verbaux du 2nd Congr\u00e8s de Th\u00e9ologie Orthodoxe d&rsquo;Ath\u00e8nes du 19 au 29 ao\u00fbt 1976. Articles de : Prof. Ion S. COMAN sur le probl\u00e8me de la pr\u00e9sence de l&rsquo;Eglise dans le monde (pp:249-260) &#8211; Cyrille ELTCHANINOFF : \u00ab\u00a0La dynamique du monde dans l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb (pp:368-377) &#8211; M\u00e9tropolite G. KHODR \u00ab\u00a0commentaire sur l&rsquo;intervention du Prof. Eltchaninoff (pp: 382-384)<br \/>\n&#8211; Christos Yannaras : \u00ab\u00a0La foi vivante de l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb Ed du Cerf Paris 1989, pp:180-186<br \/>\n&#8211; Stephanos Charalambidis : \u00ab\u00a0Cosmologie chr\u00e9tienne\u00a0\u00bb in initiation \u00e0 la pratique de la th\u00e9ologie Ed du Cerf Tome 3 Paris 1983 pp:42-48<br \/>\n&#8211; Stephanos Charalambidis : \u00ab\u00a0Orthodoxie\u00a0\u00bb in Guide des religions Ed du Dauphin Paris 1981 pp:137-144<br \/>\n&#8211; Boris BOBRINSKOY : Le point sur l&rsquo;oecum\u00e9nisme catholique-orthodoxe in Bulletin du SOP n\u00b0168 mai 1992<br \/>\n&#8211; Olivier CLEMENT : Anachroniques DDB Paris 1990<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;Eglise est le c\u0153ur du monde, m\u00eame si le monde ignore son c\u0153ur. 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