{"id":7899,"date":"2015-01-23T15:40:16","date_gmt":"2015-01-23T13:40:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eoc.ee\/?p=7899"},"modified":"2015-03-06T12:29:47","modified_gmt":"2015-03-06T10:29:47","slug":"pour-une-theologie-de-l-icone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/orthodoxie\/pour-une-theologie-de-l-icone\/","title":{"rendered":"Pour une th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne"},"content":{"rendered":"<p><b>Par Olivier Cl\u00e9ment<\/b><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb L&rsquo;essai sur la th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne dans l&rsquo;Eglise orthodoxe\u00a0\u00bb de L\u00e9onide Ouspensky (tome 1, Paris 1960) est un livre qui fera date. Sur un sujet br\u00fblant, essentiel, car l&rsquo;art devient pour beaucoup de nos contemporains une qu\u00eate de l&rsquo;absolu, car l&rsquo;art chr\u00e9tien par cons\u00e9quent met directement en cause notre capacit\u00e9 de confesser et de vivre notre foi, voici un des premiers efforts de synth\u00e8se qui ne soit pas d&rsquo;abord esth\u00e9tique, ou philosophique, mais fondamentalement th\u00e9ologique, au sens plein du mot qui implique et exige la contemplation. Qui plus est, c&rsquo;est l&rsquo;\u0153uvre non d&rsquo;un th\u00e9oricien mais de l&rsquo;un des meilleurs iconographes de notre \u00e9poque, qui en collaboration avec le P.Gr\u00e9goire Croug, vient de peindre d&rsquo;importantes fresques, en plein Paris dans la nouvelle \u00e9glise des Trois Saints Docteurs (6 rue Petel Paris,16\u00e8). Je voudrais simplement en parlant de cet ouvrage, d\u00e9gager quelques th\u00e8mes fondamentaux de la th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne.\u2028L&rsquo;auteur nous rappelle d&rsquo;abord que la v\u00e9n\u00e9ration des saintes images, les ic\u00f4nes du Christ, de la Vierge, des anges et des saints, est un dogme de la foi chr\u00e9tienne, dogme formul\u00e9 par le 7\u00e8me Concile \u0153cum\u00e9nique. L&rsquo;ic\u00f4ne n&rsquo;est donc pas un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9coratif, ni m\u00eame une simple illustration de l&rsquo;Ecriture. Elle fait partie int\u00e9grante de la liturgie, elle constitue \u00ab\u00a0un moyen de conna\u00eetre Dieu et de s&rsquo;unir \u00e0 lui\u00a0\u00bb. On sait que la c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;une f\u00eate exige que l&rsquo;on expose au milieu de la nef l&rsquo;ic\u00f4ne (transportable) qui r\u00e9v\u00e8le, avec l&rsquo;\u00e9vidence imm\u00e9diate de la vision, le sens de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement que l&rsquo;on comm\u00e9more. Plus largement, l&rsquo;\u00e9glise toute enti\u00e8re, avec son architecture et ses fresques (ou mosa\u00efques) repr\u00e9sente dans l&rsquo;espace ce que le d\u00e9roulement liturgique repr\u00e9sente dans le temps : le reflet de la gloire divine, l&rsquo;anticipation du Royaume messianique. La parole liturgique et l&rsquo;image liturgique forment un tout indissociable, ce milieu de r\u00e9sonance, cette \u00ab\u00a0pneumatosph\u00e8re\u00a0\u00bb pourrait-on dire par laquelle la Tradition rend actuelle et vivante la Bonne Nouvelle. Ainsi l&rsquo;ic\u00f4ne correspond \u00e0 l&rsquo;Ecriture non point comme une illustration, mais de la m\u00eame mani\u00e8re que lui correspondent les textes liturgiques : \u00ab\u00a0ces textes ne se bornent pas \u00e0 reproduire l&rsquo;Ecriture comme telle ; ils en sont comme tiss\u00e9s ; en faisant alterner et en confrontant ses parties, ils en r\u00e9v\u00e8lent le sens, ils nous indiquent le moyen de vivre la pr\u00e9dication \u00e9vang\u00e9lique. L&rsquo;ic\u00f4ne, elle, en repr\u00e9sentant divers moments de l&rsquo;histoire sacr\u00e9e, transmet de fa\u00e7on visible leur sens et leur signification vitale. Ainsi, par la liturgie et par ic\u00f4ne, l&rsquo;Ecriture vit dans l&rsquo;Eglise et dans chacun de ses membres\u00a0\u00bb (pp. 164-165).\u2028La v\u00e9n\u00e9ration des ic\u00f4nes est donc un aspect essentiel de l&rsquo;exp\u00e9rience liturgique, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la contemplation du Royaume \u00e0 travers les actions du Roi. \u00ab\u00a0Sous voile\u00a0\u00bb certes et par la foi, cette contemplation n&rsquo;en est pas moins v\u00e9cue par l&rsquo;\u00eatre entier de l&rsquo;homme, elle a le caract\u00e8re imm\u00e9diat de la sensation, c&rsquo;est une \u00ab\u00a0sensation des choses divines\u00a0\u00bb r\u00e9alis\u00e9e par l&rsquo;homme total. La conception orthodoxe de la liturgie appara\u00eet ainsi ins\u00e9parable des grandes certitudes de l&rsquo;asc\u00e8se orientale sur la transfiguration du corps \u00e9bauch\u00e9e d\u00e8s ici-bas, sur la perception de la lumi\u00e8re thaborique par les sens corporels spiritualis\u00e9s c&rsquo;est-\u00e0-dire ; non point \u00ab\u00a0d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s\u00a0\u00bb mais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s et m\u00e9tamorphos\u00e9s par le Saint Esprit. La liturgie, en effet, sanctifiant toutes les facult\u00e9s de l&rsquo;homme, amorce la transfiguration de ses sens, les rend capables d&rsquo;entrevoir l&rsquo;invisible \u00e0 travers le visible, le Royaume \u00e0 travers le myst\u00e8re. L&rsquo;ic\u00f4ne, souligne L\u00e9onide Ouspensky, sanctifie la vue, et d\u00e9j\u00e0 la transforme en sens de la vision : car Dieu ne s&rsquo;est pas seulement fait entendre, il s&rsquo;est fait voir, la gloire de la Trinit\u00e9 s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 travers la chair du Fils de l&rsquo;Homme. Quand on songe \u00e0 l&rsquo;importance du sens de la vue chez l&rsquo;homme moderne, \u00e0 quel point celui-ci se trouve \u00e9cartel\u00e9, poss\u00e9d\u00e9, \u00e9rotis\u00e9 par les yeux, \u00e0 quel point le flux d&rsquo;images de la grande ville le rend discontinu, fait de lui un \u00ab\u00a0homme de n\u00e9ant\u00a0\u00bb, on comprend l&rsquo;importance de l&rsquo;ic\u00f4ne car celle-ci syst\u00e9matiquement lib\u00e9r\u00e9e de toute sensualit\u00e9 (\u00e0 la diff\u00e9rence de tant d&rsquo;\u0153uvres, au reste admirables, de l&rsquo;art religieux occidental), a pour but d&rsquo;exorciser, de pacifier, d&rsquo;illuminer notre vue, de nous faire \u00ab\u00a0je\u00fbner par les yeux\u00a0\u00bb suivant l&rsquo;expression de saint Doroth\u00e9e (cit\u00e9 p. 210). Dans notre civilisation de possession par l&rsquo;image, m&rsquo;\u00e9crivait un ami protestant, l&rsquo;ic\u00f4ne est devenue une urgence de la cure d&rsquo;\u00e2mes.\u2028C&rsquo;est pendant la crise iconoclaste, aux 8e et 9e si\u00e8cles, que l&rsquo;Eglise dut pr\u00e9ciser la signification de l&rsquo;ic\u00f4ne et l&rsquo;ouvrage de L\u00e9onide Ouspensky est nourri des textes doctrinaux et conciliaires de cette \u00e9poque. M. Ouspensky consacre \u00e0 l&rsquo;iconoclasme un chapitre succinct, mais qui a le m\u00e9rite d&rsquo;aller \u00e0 ce qui \u00e9tait l&rsquo;essentiel pour les antagonistes : leurs motivations religieuses. En effet l&rsquo;iconoclasme semble s&rsquo;expliquer en profondeur par une violente pouss\u00e9e de transcendantalisme s\u00e9mitique, par des influences juives et musulmanes qui majoraient, dans la tradition orthodoxe, le sens de l&rsquo;incognoscibilit\u00e9 divine au d\u00e9triment du sens de la \u00ab\u00a0Philanthropie\u00a0\u00bb et de l&rsquo;Incarnation. \u00ab\u00a0L&rsquo;argumentation des iconoclastes au sujet de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de repr\u00e9senter le Christ \u00e9tait un attachement path\u00e9tique \u00e0 l&rsquo;ineffable&#8230; \u00a0\u00bb (p. 152). Mais l&rsquo;iconoclasme fut aussi une r\u00e9action contre un culte parfois idol\u00e2trique des images, contre la contamination de ce culte par la notion magique ou th\u00e9urgique (au sens n\u00e9o-platonicien du mot) qui voulait que l&rsquo;image f\u00fbt plus ou moins consubstantielle \u00e0 son mod\u00e8le : on arrivait ainsi \u00e0 confondre l&rsquo;ic\u00f4ne et l&rsquo;eucharistie, et certains pr\u00eatres m\u00ealaient aux saints dons les parcelles d&rsquo;ic\u00f4nes particuli\u00e8rement v\u00e9n\u00e9r\u00e9es. Ainsi s&rsquo;opposaient dans l&rsquo;Eglise les deux grandes conceptions non-chr\u00e9tiennes du divin que seul peut concilier le dogme de Chalc\u00e9doine : d&rsquo;une part le Dieu d&rsquo;un Ancien Testament statique qui ne serait pas \u00ab\u00a0pr\u00e9paration \u00e9vang\u00e9lique\u00a0\u00bb, un Dieu personnel mais enferm\u00e9 dans sa Monade transcendante, un Dieu qu&rsquo;on ne peut pas repr\u00e9senter parce qu&rsquo;on ne saurait participer \u00e0 sa saintet\u00e9 ; de l&rsquo;autre, le divin comme nature sacr\u00e9e ou plut\u00f4t comme sacralit\u00e9 de la nature, l&rsquo;omnipr\u00e9sence dont participe toute forme.\u2028L&rsquo;Orthodoxie surmonta ces deux tentations oppos\u00e9es en affirmant le fondement christologique de l&rsquo;image et sa valeur strictement personnelle (et non substantielle).\u2028Elle montra d&rsquo;abord que l&rsquo;image par excellence est, le Christ lui-m\u00eame. Dans l&rsquo;Ancien Testament, Dieu se r\u00e9v\u00e9lait par la Parole ; on n&rsquo;aurait donc pu sans blasph\u00e8me le repr\u00e9senter. Mais l&rsquo;interdiction de l&rsquo;Exode (20, 4) et du Deut\u00e9ronome (5,12-19) constitue comme la pr\u00e9figuration \u00ab\u00a0en creux\u00a0\u00bb de l&rsquo;Incarnation : elle \u00e9carte l&rsquo;idole pour faire place au visage du Dieu fait homme. Car la Parole irrepr\u00e9sentable s&rsquo;est faite chair repr\u00e9sentable : \u00ab\u00a0lorsque l&rsquo;Invisible, \u00e9crit St. Jean Damasc\u00e8ne, s&rsquo;\u00e9tant rev\u00eatu de la chair, apparut visible, alors repr\u00e9sente la ressemblance de Celui qui s&rsquo;est montr\u00e9&#8230; \u00a0\u00bb (P.G. 94,1239). Le Christ n&rsquo;est pas seulement le Verbe de Dieu mais son Image. L&rsquo;Incarnation fonde l&rsquo;ic\u00f4ne et l&rsquo;ic\u00f4ne prouve l&rsquo;Incarnation. \u2028Pour l&rsquo;Eglise orthodoxe, la premi\u00e8re et fondamentale ic\u00f4ne est donc le visage du Christ. Comme le sugg\u00e8re L\u00e9onide Ouspensky, le Christ est par excellence l&rsquo;Image \u00ab\u00a0acheiropoiete\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0non faite de main d&rsquo;homme\u00a0\u00bb : tel est le sens profond de la tradition reprise par la liturgie, selon laquelle le Seigneur imprima sur un linge sa Sainte Face. L. Ouspensky interpr\u00e8te d&rsquo;une mani\u00e8re litt\u00e9rale les textes liturgiques racontant l&rsquo;envoi par le Christ au roi d&rsquo;Edesse d&rsquo;une lettre et du voile (mandilion) sur lequel il aurait imprim\u00e9 son visage. Ne vaudrait-il pas mieux, puisque la lettre \u00e0 Agbar est manifestement un faux, d\u00e9gager le sens symbolique de cet \u00e9pisode, comme l&rsquo;Eglise a su, par exemple, authentifier le t\u00e9moignage, mais non l&rsquo;historicit\u00e9, des \u00e9crits ar\u00e9opagitiques ? Disons alors que le souvenir historique du visage de J\u00e9sus fut pr\u00e9cieusement gard\u00e9 par l&rsquo;Eglise, d&rsquo;abord justement en Terre Sainte et dans les pays s\u00e9mitiques qui l&rsquo;entourent. C&rsquo;est un fait que toutes les ic\u00f4nes du Christ donnent l&rsquo;impression d&rsquo;une ressemblance fondamentale. Non point ressemblance photographique, mais pr\u00e9sence de la m\u00eame personne, et d&rsquo;une Personne divine qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 chacun d&rsquo;une mani\u00e8re unique (certains P\u00e8res grecs, partant des r\u00e9cits \u00e9vang\u00e9liques sur les apparitions du Ressuscit\u00e9, ont soulign\u00e9 cette pluralit\u00e9, dans l&rsquo;unit\u00e9, des aspects du Christ glorieux). La ressemblance, ici, est ins\u00e9parable d&rsquo;une rencontre, d&rsquo;une communion : il y a une seule Sainte Face, dont l&rsquo;Eglise a pr\u00e9serv\u00e9 la m\u00e9moire historique (renouvel\u00e9e de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, par la vision des grands spirituels), et autant de Saintes Faces que d&rsquo;iconographes (voire que de moments dans la vie mystique d&rsquo;un iconographe). C&rsquo;est que le visage humain de Dieu est in\u00e9puisable, et garde pour nous, comme l&rsquo;a soulign\u00e9 Denys, un caract\u00e8re apophatique : visage des visages et visage de l&rsquo;Inaccessible&#8230;\u2028L. Ouspensky souligne, en multipliant de tr\u00e8s belles reproductions, que l&rsquo;image existe d\u00e8s les premiers temps du christianisme, et que l&rsquo;art des catacombes, qui est un art du signe, offre parfois, parall\u00e8lement \u00e0 de purs symboles et \u00e0 des repr\u00e9sentations all\u00e9goriques, un incontestable souci de ressemblance personnelle. Toutefois la saintet\u00e9 se trouve alors d\u00e9sign\u00e9e par un langage conventionnel plut\u00f4t que symbolis\u00e9e par l&rsquo;expression artistique elle-m\u00eame : c&rsquo;est au III\u00e8 et surtout au IV\u00e8 si\u00e8cle que d\u00e9buta cette incorporation du contenu dans la forme, caract\u00e9ristique de l&rsquo;art proprement iconographique.\u2028Il serait passionnant, pour une histoire des significations, d&rsquo;\u00e9tudier dans quelle mesure cette \u00e9volution de l&rsquo;art chr\u00e9tien a co\u00efncid\u00e9 avec la transformation de l&rsquo;art hell\u00e9nistique en \u00ab\u00a0art de l&rsquo;\u00e9ternel\u00a0\u00bb au sens que Malraux donne \u00e0 cette expression, et dans quelle mesure elle s&rsquo;en est distingu\u00e9e, car \u00ab\u00a0l&rsquo;art de l&rsquo;\u00e9ternel\u00a0\u00bb impersonnalise alors que l&rsquo;ic\u00f4ne personnalise&#8230; \u2028Si donc l&rsquo;image qui appartient \u00e0 la nature m\u00eame du christianisme, et si l&rsquo;ic\u00f4ne par excellence est celle du Christ Image du P\u00e8re, celui-ci, ab\u00eeme inaccessible, ne peut \u00eatre directement repr\u00e9sent\u00e9 : \u00a0\u00bb Celui qui m&rsquo;a vu a vu le P\u00e8re\u00a0\u00bb disait J\u00e9sus (Jean 14.9). Le 7e concile \u0153cum\u00e9nique et le grand concile de Moscou de 1666-1667 ont formellement interdit de repr\u00e9senter Dieu le P\u00e8re. Quant au Saint-Esprit, il s&rsquo;est montr\u00e9 colombe et langues de feu : c&rsquo;est ainsi seulement qu&rsquo;il sera peint. Ne pourrait-on pas dire aussi que la pr\u00e9sence du Saint-Esprit est symbolis\u00e9e par la lumi\u00e8re m\u00eame de toute ic\u00f4ne ?\u2028Rappelons enfin, bien que L. Ouspensky n&rsquo;en parle pas, r\u00e9servant sans doute ce th\u00e8me pour le second tome de son ouvrage, que le \u00ab\u00a0rythme\u00a0\u00bb de la Trinit\u00e9, sa diversit\u00e9 une, sont exprim\u00e9s par la Philox\u00e9nie (l&rsquo;hospitalit\u00e9) d&rsquo;Abraham recevant les trois anges, ces Trois dont Roublev a su peindre avec des couleurs qui semblent une nacre d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, le myst\u00e9rieux mouvement d&rsquo;amour qui les identifie sans les confondre&#8230;\u2028Si l&rsquo;interdiction de l&rsquo;Ancien Testament a \u00e9t\u00e9 lev\u00e9e par et pour le Christ, elle l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 aussi pour sa M\u00e8re et pour ses amis, pour les membres de son Corps, pour tous ceux qui, dans le Saint-Esprit, participent \u00e0 sa chair d\u00e9ifi\u00e9e.\u2028Cependant, et pour couper court aux accusations et confusions des iconoclastes, comme aux abus de certains orthodoxes, l&rsquo;Eglise a vigoureusement soulign\u00e9 que l&rsquo;ic\u00f4ne n&rsquo;est pas consubstantielle \u00e0 son prototype : l&rsquo;ic\u00f4ne du Christ ne fait pas double emploi avec l&rsquo;eucharistie, elle inaugure la vision face \u00e0 face. En repr\u00e9sentant l&rsquo;humanit\u00e9 d\u00e9ifi\u00e9e de son prototype (ce qui implique un \u00e9l\u00e9ment \u00ab\u00a0portraitique\u00a0\u00bb transfigur\u00e9 mais ressemblant), c&rsquo;est une personne, non une substance que l&rsquo;ic\u00f4ne fait surgir. Dans une perspective eschatologique, elle sugg\u00e8re le vrai visage de l&rsquo;homme, son visage d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, ce visage secret que Dieu contemple en nous et que notre vocation consiste \u00e0 r\u00e9aliser.\u2028S&rsquo;il est possible \u00e0 l&rsquo;art humain de sugg\u00e9rer la chair sanctifi\u00e9e du Christ et des siens, c&rsquo;est que la mati\u00e8re m\u00eame dont se sert l&rsquo;iconographe a \u00e9t\u00e9 secr\u00e8tement sanctifi\u00e9e par l&rsquo;Incarnation. L&rsquo;art des ic\u00f4nes utilise et, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, manifeste cette sanctification de la mati\u00e8re. \u00ab\u00a0Je n&rsquo;adore pas la mati\u00e8re, \u00e9crivait St. Jean Damasc\u00e8ne, mais j&rsquo;adore le Cr\u00e9ateur de la mati\u00e8re qui est devenu mati\u00e8re \u00e0 cause de moi&#8230; et qui, par la mati\u00e8re, a fait mon salut\u00a0\u00bb (P.G. 94, 1245).\u2028De toute \u00e9vidence cependant la repr\u00e9sentation de la lumi\u00e8re incr\u00e9\u00e9e qui transfigure un visage ne pourra \u00eatre que symbolique. Mais c&rsquo;est l&rsquo;originalit\u00e9 irr\u00e9ductible de l&rsquo;art chr\u00e9tien que le symbole se mette au service du visage humain et serve \u00e0 exprimer la pl\u00e9nitude de l&rsquo;existence personnelle.\u2028Le mandala hindou ou tib\u00e9tain, pour prendre un th\u00e8me mis \u00e0 la mode par la psychologie des profondeurs, est le symbole g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;une r\u00e9sorption dans le centre. Ce qu&rsquo;on pourrait appeler mandala orthodoxe, par exemple une nef carr\u00e9e surmont\u00e9e d&rsquo;une coupole, a pour centre le Pantocrator, et nous unit \u00e0 une pr\u00e9sence personnelle&#8230;\u2028C&rsquo;est pourquoi on ne saurait trop louer L. Ouspensky d&rsquo;avoir mis en valeur les d\u00e9cisions iconographiques du Concile Quinisexte (692) qui ordonna de remplacer les symboles du premier art chr\u00e9tien, particuli\u00e8rement l&rsquo;Agneau, par la repr\u00e9sentation directe de ce qu&rsquo;ils pr\u00e9figuraient : le visage humain transfigur\u00e9 par l&rsquo;\u00e9nergie divine, et d&rsquo;abord le visage du Christ. Le Concile Quinisexte met triomphalement fin \u00e0 la pr\u00e9histoire de l&rsquo;art chr\u00e9tien, pr\u00e9histoire qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le sens christique de tous les symboles sacr\u00e9s de l&rsquo;humanit\u00e9, \u00ab\u00a0figures et ombres&#8230; \u00e9bauches donn\u00e9es en vue de l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb. Le v\u00e9ritable symbolisme de l&rsquo;art chr\u00e9tien appara\u00eet d\u00e9sormais comme le mode de repr\u00e9senter la personne humaine dans la perspective du Royaume. \u2028C&rsquo;est pourquoi comme le montre, textes en main, L. Ouspensky, le symbolisme d&rsquo;ic\u00f4ne se fonde sur l&rsquo;exp\u00e9rience de la mystique orthodoxe comme \u00ab\u00a0appropriation\u00a0\u00bb personnelle du Corps glorieux (appropriation par gr\u00e2ce particip\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire par d\u00e9sappropriation de tout \u00e9gocentrisme). Les yeux immenses, d&rsquo;une douceur sans \u00e9clat, les oreilles r\u00e9duites, comme int\u00e9rioris\u00e9es, les l\u00e8vres fines et pures, la sagesse du front dilat\u00e9, tout indique un \u00eatre pacifi\u00e9, illumin\u00e9 par la gr\u00e2ce. Signalons \u00e0 ce propos un texte de Palamas, r\u00e9cemment traduit par Jean Meyendorff. L. Ouspensky ne le cite pas, mais il pourrait sans difficult\u00e9 l&rsquo;ajouter \u00e0 son dossier de citations asc\u00e9tiques : \u00ab\u00a0il faut donc offrir \u00e0 Dieu la partie passionn\u00e9e de l&rsquo;\u00e2me, vivante et agissante, afin qu&rsquo;elle soit un sacrifice vivant ; l&rsquo;Ap\u00f4tre l&rsquo;a dit m\u00eame de nos corps : je vous exhorte, dit-il en effet, par la mis\u00e9ricorde de Dieu, \u00e0 offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agr\u00e9able \u00e0 Dieu (Rom. 12.1). Comment notre corps vivant peut-il \u00eatre offert comme un sacrifice agr\u00e9able \u00e0 Dieu ? Lorsque nos yeux ont le regard doux, selon ce qui est \u00e9crit : Celui qui a le regard doux sera graci\u00e9 (Prov. 12.13), lorsqu&rsquo;ils nous attirent et nous transmettent la mis\u00e9ricorde d&rsquo;en haut, lorsque nos oreilles sont attentives aux enseignements divins, non pas seulement pour les entendre, mais, comme le dit David, \u00ab\u00a0pour se souvenir des commandements de Dieu afin de les accomplir\u00a0\u00bb (Ps 102 (103), 18), lorsque notre langue, nos mains et nos pieds sont au service de la volont\u00e9 divine\u00a0\u00bb (Triades Louvain 1959, p. 364.)\u2028Il serait particuli\u00e8rement important de comparer cette expression iconographique de la transfiguration des sens avec les lakshanas de l&rsquo;art bouddhique, qui d\u00e9signent eux aussi par une d\u00e9formation des organes sensoriels, l&rsquo;\u00e9tat de \u00ab\u00a0d\u00e9livrance\u00a0\u00bb. Une analyse des ressemblances et des diff\u00e9rences serait tr\u00e8s significative. Bornons-nous \u00e0 quelques suggestions : dans l&rsquo;ic\u00f4ne, le symbole est au service du visage, il exprime l&rsquo;accomplissement du visage humain par la rencontre et la communion, il sugg\u00e8re une int\u00e9riorit\u00e9 o\u00f9 la transcendance se donne sans cesser d&rsquo;\u00eatre inaccessible. Dans l&rsquo;art bouddhique, le visage s&rsquo;identifie au symbole, il s&rsquo;abolit comme visage humain en devenant symbole d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 o\u00f9 il n&rsquo;y a plus ni soi ni l&rsquo;Autre mais un indicible rien. Dans les deux cas, le visage est nimb\u00e9 : mais le visage chr\u00e9tien est dans la lumi\u00e8re comme le fer dans le feu, le visage bouddhiste devient sph\u00e9rique, se dilate, s&rsquo;identifie \u00e0 la sph\u00e8re lumineuse que le nimbe symbolise. Dans l&rsquo;ic\u00f4ne, le traitement des sens sugg\u00e8re leur transfiguration par la gr\u00e2ce. Les lakshanas au contraire symbolisent des pouvoirs de clairvoyance et de clairaudience par l&rsquo;agrandissement d\u00e9mesur\u00e9 des organes des sens, les oreilles par exemple. Enfin le visage chr\u00e9tien regarde et accueille, tandis que le non-visage bouddhiste, les yeux clos, se recueille.\u2028Ce souci chr\u00e9tien d&rsquo;accueil, de communion, explique que les saints, sur les ic\u00f4nes, soient presque toujours repr\u00e9sent\u00e9s de face : ouverts \u00e0 celui qui les regarde, ils l&rsquo;entra\u00eenent dans la pri\u00e8re, car ils sont eux-m\u00eames pri\u00e8re, et l&rsquo;ic\u00f4ne le montre. La lumi\u00e8re et la paix p\u00e9n\u00e8trent et ordonnent leurs attitudes, leurs v\u00eatements, l&rsquo;ambiance qui les entoure. Autour d&rsquo;eux les animaux, les plantes, les rochers sont stylis\u00e9s selon leur essence paradisiaque. Les architectures deviennent un jeu surr\u00e9aliste, d\u00e9fi \u00e9vang\u00e9lique au pesant s\u00e9rieux de ce monde, \u00e0 la fausse s\u00e9curit\u00e9 des architectures de la terre&#8230;\u2028Le mot d&rsquo;abstraction ne vient jamais sous la plume de L.Ouspensky, mais on ne peut pas ne pas y songer lorsqu&rsquo;il parle de symbolisme ou de stylisation. Il y a dans l&rsquo;ic\u00f4ne une abstraction qui conduit \u00e0 une figuration plus haute, une abstraction qui est mort \u00e0 ce monde et qui permet l&rsquo;entre-vision du monde \u00e0 venir. L&rsquo;ic\u00f4ne abstrait selon le Logos cr\u00e9ateur et re-cr\u00e9ateur de l&rsquo;univers et non selon le logos individuel, d\u00e9chu, finalement destructeur&#8230; L&rsquo;abstraction de l&rsquo;ic\u00f4ne est la croix de notre regard charnel. Son r\u00e9alisme est thaborique et eschatologique : il annonce et d\u00e9j\u00e0 manifeste la seule r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9finitive, celle du Royaume.\u2028La lumi\u00e8re de l&rsquo;ic\u00f4ne symbolise la lumi\u00e8re divine et la th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne appara\u00eet ins\u00e9parable de la distinction en Dieu de l&rsquo;essence et des \u00e9nergies : c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9nergie divine, la lumi\u00e8re incr\u00e9\u00e9e que l&rsquo;ic\u00f4ne nous sugg\u00e8re. Dans une ic\u00f4ne, la lumi\u00e8re ne provient pas d&rsquo;un foyer pr\u00e9cis, car la J\u00e9rusalem c\u00e9leste, dit l&rsquo;Apocalypse, \u00ab\u00a0n&rsquo;a pas besoin du soleil et de la lune, c&rsquo;est la gloire de Dieu qui l&rsquo;illumine\u00a0\u00bb (Apoc. 21,23). Elle est partout, en tout, sans projeter d&rsquo;ombre : elle nous montre que dans le Royaume Dieu lui-m\u00eame se fait pour nous lumi\u00e8re. De fait note L. Ouspensky, c&rsquo;est le fond m\u00eame de l&rsquo;ic\u00f4ne que les iconographes nomment \u00ab\u00a0lumi\u00e8re\u00a0\u00bb.\u2028L&rsquo;auteur a des lignes remarquables sur la perspective \u00ab\u00a0inverse\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0renvers\u00e9e\u00a0\u00bb : dans la plupart des ic\u00f4nes, les lignes ne convergent pas vers un \u00ab\u00a0point de fuite \u00ab\u00a0, signe de l&rsquo;espace d\u00e9chu qui s\u00e9pare et emprisonne, elles se dilatent dans la lumi\u00e8re \u00ab\u00a0de gloire en gloire\u00a0\u00bb. Ne pourrait-on pas parler ici d&rsquo;\u00e9pectase iconographique, l&rsquo;\u00e9pectase d\u00e9signant justement, chez St. Gr\u00e9goire de Nysse, cette dilatation infinie dans la lumi\u00e8re du Royaume ?\u2028on comprend que l&rsquo;exercice d&rsquo;un tel art constitue un minist\u00e8re charismatique. L&rsquo;Eglise orthodoxe v\u00e9n\u00e8re des \u00ab\u00a0saints iconographes\u00a0\u00bb que L. Ouspensky rapproche des \u00ab\u00a0hommes apostoliques\u00a0\u00bb dont St. Sym\u00e9on le Nouveau Th\u00e9ologien reste le principal porte-parole. \u00ab\u00a0L&rsquo;homme apostolique\u00a0\u00bb est celui qui re\u00e7oit les gr\u00e2ces personnelles promises par le Christ aux ap\u00f4tres : non seulement il gu\u00e9rit les \u00e2mes et les corps et discerne les esprits, mais, comme St. Paul, il entend des paroles ineffables, comme St. Jean il a mission de dire ce qu&rsquo;il a vu (Apocalypse, on le sait, signifie R\u00e9v\u00e9lation). De m\u00eame le \u00ab\u00a0saint iconographe\u00a0\u00bb entrevoit r\u00e9ellement le Royaume et peint ce qu&rsquo;il a entrevu. Chaque iconographe qui peint \u00ab\u00a0selon la tradition\u00a0\u00bb participe \u00e0 cette contemplation exceptionnelle, \u00e0 la fois par l&rsquo;exp\u00e9rience liturgique et par la communion des saints. C&rsquo;est pourquoi le peintre d&rsquo;ic\u00f4ne ne peint pas de mani\u00e8re subjective, individuelle psychologique, mais selon la tradition et la vision. La peinture est pour lui ins\u00e9parable de la foi, de la vie dans l&rsquo;Eglise, d&rsquo;un effort asc\u00e9tique personnel.\u2028Les P\u00e8res ont beaucoup insist\u00e9 sur la valeur p\u00e9dagogique de l&rsquo;ic\u00f4ne. De fait, comme le montre L. Ouspensky toute l&rsquo;histoire du dogme s&rsquo;inscrit dans l&rsquo;iconographie. Pourtant la valeur de l&rsquo;ic\u00f4ne n&rsquo;est pas seulement p\u00e9dagogique, elle est myst\u00e9rique. La gr\u00e2ce divine repose dans l&rsquo;ic\u00f4ne. C&rsquo;est l\u00e0 le point essentiel, le plus myst\u00e9rieux aussi de sa th\u00e9ologie : la \u00ab\u00a0ressemblance\u00a0\u00bb au prototype et son \u00ab\u00a0nom\u00a0\u00bb font la saintet\u00e9 objective de l&rsquo;image. \u00ab\u00a0L&rsquo;ic\u00f4ne, \u00e9crit St.Jean Damasc\u00e8ne, est sanctifi\u00e9e par le nom de Dieu et par le nom des amis de Dieu, c&rsquo;est-\u00e0-dire les saints, et c&rsquo;est pourquoi elle re\u00e7oit la gr\u00e2ce de l&rsquo;Esprit divin\u00a0\u00bb (P.G. 94,1300). L. Ouspensky se borne \u00e0 poser cette affirmation essentielle, il n&rsquo;en cherche pas, du moins pas encore, les fondements. Il faudrait rappeler ici, pour reprendre une suggestion de M. Evdokimov, toute la conception biblique du Nom comme pr\u00e9sence personnelle, conception que sous-entend aussi l&rsquo;invocation h\u00e9sychaste du Nom de J\u00e9sus (que l&rsquo;on songe \u00e0 la puissance de ce Nom dans le Livre des Actes. L&rsquo;ic\u00f4ne nomme par la forme et par les couleurs, elle est un nom repr\u00e9sent\u00e9 : c&rsquo;est pourquoi elle nous rend pr\u00e9sent un prototype dont la saintet\u00e9 est communion, c&rsquo;est-\u00e0-dire pr\u00e9sence offerte, interc\u00e9dante&#8230; Comme le nom, l&rsquo;ic\u00f4ne est le moyen d&rsquo;une rencontre qui nous fait participer \u00e0 la saintet\u00e9 de celui que nous rencontrons c&rsquo;est-\u00e0-dire en d\u00e9finitive \u00e0 la saintet\u00e9 du \u00ab\u00a0Seul Saint\u00a0\u00bb.\u2028L. Ouspensky nous offre aussi un important chapitre sur le \u00ab\u00a0symbolisme de l&rsquo;\u00e9glise\u00a0\u00bb. Une \u00e9glise toute enti\u00e8re, en effet, doit constituer une ic\u00f4ne du Royaume. Selon les antiques Institutions apostoliques, elle doit \u00eatre orient\u00e9e (car l&rsquo;Orient symbolise le lever du jour \u00e9ternel et le chr\u00e9tien, dit St. Basile, doit toujours, o\u00f9 qu&rsquo;il prie, se tourner vers l&rsquo;Orient), elle doit \u00e9voquer un navire (car elle est, sur les eaux de la mort, l&rsquo;arche de la R\u00e9surrection), elle doit avoir trois portes pour sugg\u00e9rer la Trinit\u00e9, principe de toute sa vie. L&rsquo;autel se trouve dans l&rsquo;abside orientale, l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9e, symbole de la Montagne sainte, de la Chambre haute, et nomm\u00e9e par excellence, le \u00ab\u00a0sanctuaire\u00a0\u00bb. L&rsquo;autel figure le Christ lui-m\u00eame (Denys l&rsquo;Ar\u00e9opagite), le \u00ab\u00a0c\u0153ur\u00a0\u00bb du Christ dont l&rsquo;\u00e9glise repr\u00e9sente le corps (Nicolas Cabasilas). Il est peut-\u00eatre regrettable, \u00e0 ce propos, que L.Ouspensky n&rsquo;ait pas utilis\u00e9, pour \u00e9tudier le symbolisme du sanctuaire, la \u00ab\u00a0Vie en Christ\u00a0\u00bb de Cabasilas, et les \u00e9tudes correspondantes de Madame Lot-Borodine&#8230; L&rsquo;autel est le c\u0153ur de tout l&rsquo;\u00e9difice, il l&rsquo;aimante et le sanctifie. Le \u00ab\u00a0sanctuaire\u00a0\u00bb qui l&rsquo;entoure, r\u00e9serv\u00e9 au clerg\u00e9, est parfois assimil\u00e9 au \u00ab\u00a0saint des saints\u00a0\u00bb du Tabernacle et du Temple de l&rsquo;Ancienne Alliance. C&rsquo;est le \u00ab\u00a0ciel des cieux\u00a0\u00bb (St. Sym\u00e9on de Thessalonique), \u00ab\u00a0le lieu o\u00f9 le Christ, roi de toutes choses, tr\u00f4ne avec les ap\u00f4tres\u00a0\u00bb (St. Germain de Constantinople), comme, \u00e0 son image, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque avec son \u00ab\u00a0presbyterium\u00a0\u00bb.\u2028Navire eschatologique, la \u00ab\u00a0nef\u00a0\u00bb, surmont\u00e9e souvent d&rsquo;une coupole, repr\u00e9sente la nouvelle cr\u00e9ation, l&rsquo;univers r\u00e9uni en Christ \u00e0 son cr\u00e9ateur, comme la nef s&rsquo;unit au sanctuaire : \u00ab\u00a0le sanctuaire, \u00e9crit St. Maxime le Confesseur, \u00e9claire et dirige la nef et cette derni\u00e8re devient ainsi son expression visible. Une telle relation restaure l&rsquo;ordre normal de l&rsquo;univers, renvers\u00e9 par la chute de l&rsquo;homme ; elle r\u00e9tablit donc ce qui \u00e9tait au Paradis et sera dans le Royaume de Dieu\u00a0\u00bb (P.G. 91-872). on pourrait demander si l&rsquo;union de la coupole et du carr\u00e9 ne reprend pas, en mode vertical, cette descente du ciel sur la terre, ce myst\u00e8re th\u00e9andrique de l&rsquo;Eglise&#8230;\u2028L. Ouspensky ne pose pas le probl\u00e8me de l&rsquo;iconostase, se r\u00e9servant sans doute d&rsquo;y revenir dans la seconde partie, encore in\u00e9dite, de son ouvrage. on sait que le sanctuaire ne fut s\u00e9par\u00e9 de la nef, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du moyen-\u00e2ge que par un chancel tr\u00e8s bas, une sorte de balustrade au milieu de laquelle se dressait, pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;autel, l&rsquo;arc triomphal, v\u00e9ritable porte de la vie devant laquelle les fid\u00e8les re\u00e7oivent la communion (ce sont aujourd&rsquo;hui nos \u00ab\u00a0portes royales\u00a0\u00bb). Mais, \u00e0 partir des XVe et XVIe si\u00e8cles, \u00e0 mesure que l&rsquo;Orthodoxie, dans un monde s\u00e9cularis\u00e9, se refermait sur son sens du myst\u00e8re, le chancel a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une haute cloison couverte d&rsquo;ic\u00f4nes : l&rsquo;iconostase. Les peintures de l&rsquo;iconostase repr\u00e9sentent l&rsquo;Eglise totale, une \u00e0 travers les temps comme \u00e0 travers les espaces spirituels. Les anges, les ap\u00f4tres, les martyrs, les P\u00e8res et tous les saints s&rsquo;ordonnent de part et d&rsquo;autre d&rsquo;une composition centrale qui surmonte les Portes royales, la D\u00e9isis (intercession) repr\u00e9sentant la Vierge et le Baptiste interc\u00e9dant de part et d&rsquo;autre du Christ en majest\u00e9.\u2028Fresques et mosa\u00efques recouvrent normalement presque tout l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00e9glise. Si L. Ouspensky ne parle pas de l&rsquo;iconostase, il nous \u00e9num\u00e8re les principaux th\u00e8mes de cette d\u00e9coration murale. On est frapp\u00e9 de leur profondeur th\u00e9ologique qui donne un caract\u00e8re organique au symbolisme global de l&rsquo;\u00e9difice. Dans l&rsquo;abside du sanctuaire, c&rsquo;est tout le myst\u00e8re de l&rsquo;eucharistie, \u00ab\u00a0sacrement des sacrements\u00a0\u00bb: en bas, la communion des ap\u00f4tres qui \u00e9voque le m\u00e9morial ; sur la vo\u00fbte la Pentec\u00f4te, \u00e9voquant la r\u00e9ponse divine \u00e0 l&rsquo;\u00e9picl\u00e8se ; entre les deux, la Vierge en orante, figure de l&rsquo;Eglise (ses bras sont lev\u00e9s comme ceux du pr\u00eatre), d\u00e9signant le Christ, notre Grand Pr\u00eatre lui-m\u00eame sacrifice et sacrificateur&#8230; La d\u00e9coration de la nef r\u00e9capitule l&rsquo;unit\u00e9 th\u00e9andrique de l&rsquo;Eglise : au centre de la coupole, le Pantocrator, source du ciel de gloire qui descend pour tout envelopper, tout b\u00e9nir et transfigurer. Il est entour\u00e9 des proph\u00e8tes et des ap\u00f4tres. Aux quatre angles du carr\u00e9 portant la coupole, les quatre \u00e9vang\u00e9listes. Sur les colonnes, les hommes-colonnes : martyrs, saints \u00e9v\u00eaques, \u00ab\u00a0hommes apostoliques\u00a0\u00bb. Sur les murs, les grands moments de l&rsquo;Evangile.\u2028L&rsquo;iconographie orthodoxe a connu une tardive mais profonde d\u00e9cadence, en Russie d\u00e8s le XVIIe si\u00e8cle, en Gr\u00e8ce au XIXe. L. Ouspensky vitup\u00e8re, avec une violence purifiante, le fatras d&rsquo;images m\u00e9diocres qui encombrent trop souvent les \u00e9glises orthodoxes et dont la plupart constituent, sous l&rsquo;\u00e9tiquette ic\u00f4nes \u00ab\u00a0de go\u00fbt italien\u00a0\u00bb, de navrants sous-produits de ce qu&rsquo;il y a de plus contestable dans l&rsquo;art religieux de l&rsquo;Occident moderne. (A propos de cet art, on pourrait remarquer, non sans malice, que L.Ouspensky a choisi comme repoussoir aux ic\u00f4nes qu&rsquo;il reproduit, les plus fades productions du \u00ab\u00a0mani\u00e9risme\u00a0\u00bb italien et espagnol. C&rsquo;est peut-\u00eatre d&rsquo;une bonne p\u00e9dagogie pour d\u00e9gager la sp\u00e9cificit\u00e9 de l&rsquo;art sacr\u00e9 orthodoxe. Ce n&rsquo;est s\u00fbrement pas une approche valable pour \u00e9valuer d&rsquo;un point de vue orthodoxe l&rsquo;art occidental, sacr\u00e9 ou \u00ab\u00a0profane\u00a0\u00bb, \u00e9valuation urgente et qui reste \u00e0 faire).\u2028Reste qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de go\u00fbt mais de foi. C&rsquo;est pourquoi il faut remercier L. Ouspensky d&rsquo;avoir si vigoureusement pr\u00e9cis\u00e9 les fondements th\u00e9ologiques et liturgiques de l&rsquo;ic\u00f4ne orthodoxe. Cet article ne voudrait \u00eatre rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un t\u00e9moignage de gratitude et surtout une invitation au lecteur : quiconque aime les ic\u00f4nes non en esth\u00e8te mais en homme de pri\u00e8re, doit avoir lu ce livre, qui est un grand livre.<\/p>\n<p><b>In Revue \u00ab\u00a0Contacts\u00a0\u00bb N\u00b0 sp\u00e9cial \u00a0\u00bb L&rsquo;Ic\u00f4ne \u00a0\u00bb N\u00b032, 1960<\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Olivier Cl\u00e9ment \u00a0\u00bb L&rsquo;essai sur la th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne dans l&rsquo;Eglise orthodoxe\u00a0\u00bb de L\u00e9onide Ouspensky (tome 1, Paris 1960) est un livre qui fera date. Sur un sujet br\u00fblant, essentiel, car l&rsquo;art devient pour beaucoup de nos contemporains une qu\u00eate de l&rsquo;absolu, car l&rsquo;art chr\u00e9tien par cons\u00e9quent met directement en cause notre capacit\u00e9 de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[124,169],"tags":[130,138,159,131,153,148],"class_list":["post-7899","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-orthodoxie","category-theologie-orthodoxe","tag-eglise","tag-heritage","tag-icones","tag-orthodoxie-2","tag-peres","tag-theologie-2"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Pour une th\u00e9ologie de l&#039;ic\u00f4ne &#8211; \u00c9glise Orthodoxe d&#039;Estonie<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/orthodoxie\/pour-une-theologie-de-l-icone\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Pour une th\u00e9ologie de l&#039;ic\u00f4ne &#8211; \u00c9glise Orthodoxe d&#039;Estonie\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Par Olivier Cl\u00e9ment \u00a0\u00bb L&rsquo;essai sur la th\u00e9ologie de l&rsquo;ic\u00f4ne dans l&rsquo;Eglise orthodoxe\u00a0\u00bb de L\u00e9onide Ouspensky (tome 1, Paris 1960) est un livre qui fera date. 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