{"id":8167,"date":"2015-01-27T11:10:34","date_gmt":"2015-01-27T09:10:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eoc.ee\/?p=8167"},"modified":"2015-01-27T11:10:34","modified_gmt":"2015-01-27T09:10:34","slug":"le-partiarcat-de-constantinople","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/theologie-orthodoxe\/le-partiarcat-de-constantinople\/","title":{"rendered":"LE PARTIARCAT DE CONSTANTINOPLE"},"content":{"rendered":"<p><b>par Olivier Cl\u00e9ment<\/b><\/p>\n<p>Le grand historien de l&rsquo;Eglise ancienne, Eus\u00e8be de C\u00e9sar\u00e9e, note que l&rsquo;ap\u00f4tre Andr\u00e9, fr\u00e8re de Pierre et \u00ab\u00a0premier appel\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9vang\u00e9lisa les rives europ\u00e9ennes du Pont-Euxin (c&rsquo;est-\u00e0-dire de la Mer Noire).C&rsquo;est lui qui selon une tradition symbolique, aurait fond\u00e9 l&rsquo;\u00e9glise de Byzance. Saint Jean Chrysostome qui fut, au d\u00e9but du 5\u00e8me si\u00e8cle, archev\u00eaque de Constantinople, c\u00e9l\u00e8bre en celle-ci \u00ab\u00a0la ville des ap\u00f4tres\u00a0\u00bb, ajoutant : \u00ab\u00a0voil\u00e0 ce que fait celle qui re\u00e7ut un tel fondateur\u00a0\u00bb. Le prestige de la cit\u00e9 cependant survint avec la transformation de Byzance en Constantinople, la ville de l&#8217;empereur Constantin qui fixa dans cette \u00ab\u00a0nouvelle Rome\u00a0\u00bb la capitale de l&#8217;empire. L&rsquo;inauguration officielle eut lieu le 11 mai 330. Un des successeurs de Constantin, Th\u00e9odose, qui assura la victoire de la foi de Nic\u00e9e et permit la r\u00e9union du deuxi\u00e8me Concile \u0152cum\u00e9nique, fixa d\u00e9finitivement sa r\u00e9sidence \u00e0 Constantinople, d\u00e9j\u00e0 dot\u00e9e de toutes les institutions civiles de l&rsquo;ancienne Rome. L&rsquo;\u00e9v\u00eaque de la capitale d\u00e9tenait alors de fait une autorit\u00e9 exceptionnelle. Le 3\u00e8me Canon du Concile de 381 affirma que cet \u00ab\u00a0\u00e9v\u00eaque doit avoir un honneur privil\u00e9gi\u00e9 apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Rome, parce que cette ville est une nouvelle Rome\u00a0\u00bb. Autorit\u00e9 morale sans limites g\u00e9ographiques, de m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;y en avait pas \u00e0 celle de l&rsquo;ancienne Rome. Constantinople n&rsquo;\u00e9tait-elle pas, comme l&rsquo;\u00e9crivait saint Gr\u00e9goire de Nazianze, qui vint y pr\u00eacher contre les ariens le myst\u00e8re trinitaire et fut un moment son archev\u00eaque, \u00ab\u00a0la premi\u00e8re ville apr\u00e8s la premi\u00e8re de toutes\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>Le concile de Calc\u00e9doine, en 453, pr\u00e9cise le parall\u00e9lisme des structures imp\u00e9riales et de celles de l&rsquo;Eglise. Il pose les fondements du grand \u00e9difice byzantin, \u00ab\u00a0symphonie de l&rsquo;Etat et de l&rsquo;Eglise, celle-ci repr\u00e9sent\u00e9e par ce qu&rsquo;on appellera plus tard la \u00ab\u00a0Pentarchie\u00a0\u00bb, l&rsquo;accord des cinq grands patriarcats (Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche, J\u00e9rusalem) consid\u00e9r\u00e9s comme les cinq sens de l&rsquo;Eglise. Les \u00ab\u00a0privil\u00e8ges d&rsquo;honneur\u00a0\u00bb de Constantinople sont transform\u00e9s en droit d&rsquo;appel (canons 9 et 17). Le 28\u00e8me canon reprend la d\u00e9finition de 382 : \u00ab\u00a0La ville honor\u00e9e par la pr\u00e9sence de l&#8217;empereur et du s\u00e9nat jouissant de pr\u00e9rogatives \u00e9gales\u00a0 \u00e0 celle de l&rsquo;ancienne Rome imp\u00e9riale, doit \u00eatre magnifi\u00e9e dans les affaires eccl\u00e9siastiques, tenant le deuxi\u00e8me rang apr\u00e8s elle\u00a0\u00bb. Mais, cette fois, le ressort propre du futur patriarcat est clairement pr\u00e9cis\u00e9 : il englobe les m\u00e9tropoles du nord-ouest de l&rsquo;Asie Mineure et Sud-Est des Balkans, dont les m\u00e9tropolites \u00ab\u00a0seront ordonn\u00e9s\u00a0\u00bb par l&rsquo;archev\u00eaque de Constantinople ; il en sera de m\u00eame pour \u00a0 \u00ab\u00a0les \u00e9v\u00eaques qui se trouvent dans les r\u00e9gions barbares rattach\u00e9s \u00e0 ces dioc\u00e8ses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Rome refusa d&rsquo;abord de reconna\u00eetre ce 28\u00e8me canon, en donnant une interpr\u00e9tation restrictive aux d\u00e9cisions de Nic\u00e9e qui n&rsquo;attribuaient de \u00ab\u00a0privil\u00e8ges d&rsquo;honneur\u00a0\u00bb qu&rsquo;aux trois si\u00e8ges de Rome, Alexandrie et Antioche, trois fondations \u00ab\u00a0p\u00e9triniennes\u00a0\u00bb disait le Pape saint L\u00e9on. Celui-ci estimait aussi qu&rsquo;on ne pouvait remplacer le crit\u00e8re \u00ab\u00a0apostolique\u00a0\u00bb par un crit\u00e8re \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs oublier que, pour les orientaux, la capitale de l&#8217;empire n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;abord un centre politique, mais bien sacral, une image de la J\u00e9rusalem nouvelle : \u00ab\u00a0Je t&rsquo;ai vaincu, Salomon\u00a0\u00bb, dira au si\u00e8cle suivant l&#8217;empereur Justinien en entrant dans Sainte-Sophie. De m\u00eame l&#8217;empereur r\u00e9capitulait en quelque sorte le \u00ab\u00a0sacerdoce royal\u00a0\u00bb du la\u00efcat. Du reste, peu \u00e0 peu, Constantinople r\u00e9pondra \u00e0 l&rsquo;argument romain par le rappel de l&rsquo;apostolicit\u00e9 de Byzance&#8230;<\/p>\n<p>Devant l&rsquo;opposition du Pape, le 28\u00e8me canon fut omis des listes canoniques imm\u00e9diatement post\u00e9rieures au concile. Mais la situation qu&rsquo;il consacrait subsista. Et il parut dans le Syntagma, au 6\u00e8me si\u00e8cle,puis dans les collections byzantines plus tardives ; et on le trouve d\u00e8s ce m\u00eame 6\u00e8me si\u00e8cle, dans la plus ancienne collection canonique latine, la Prisca.<\/p>\n<p>A la fin du 6\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;Empire \u00ab\u00a0\u0153cum\u00e9nique\u00a0\u00bb ayant disparu en Occident mais subsistant en Orient, le patriarche de Constantinople prit le nom de \u00ab\u00a0patriarche \u0153cum\u00e9nique\u00a0\u00bb. On ne saurait \u00e9voquer ici le r\u00f4le immense des patriarches de ce si\u00e8ge en \u00ab\u00a0symphonie\u00a0\u00bb souvent fort difficile avec les empereurs, mais le caract\u00e8re \u00ab\u00a0bipolaire\u00a0\u00bb du syst\u00e8me \u00e9tant toujours r\u00e9tabli par les moines, parmi lesquels se recrutent les patriarches. Nommons au moins Gr\u00e9goire de Nazianze, Jean Chrysostome, Flavien, Taraise, Photius, et les grands patriarches \u00ab\u00a0h\u00e9sychastes\u00a0\u00bb du 14\u00e8me si\u00e8cle, surtout Athanase 1er. Rappelons aussi les conciles \u0153cum\u00e9niques r\u00e9unis \u00e0 Constantinople ou dans sa banlieue, le 2\u00e8me en 381, le 4\u00e8me en 451, le 5\u00e8me en 553, le 6\u00e8me en 680 ; ainsi que le seul concile d&rsquo;union avec Rome jusqu&rsquo;ici r\u00e9ussi, celui de 880, et les conciles palamites du 14\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Lorsque l&#8217;empire, vers la fin du Moyen-Age, se r\u00e9tr\u00e9cit jusqu&rsquo;\u00e0 ne plus englober que la banlieue europ\u00e9enne de sa capitale et une partie du P\u00e9loponn\u00e8se, le Patriarcat se pr\u00e9pare \u00e0 lui survivre et administre de vastes territoires contr\u00f4l\u00e9s par l&rsquo;Islam ou appartenant au royaume de Pologne-Lituanie (et jusqu&rsquo;en 1448, \u00e0 la principaut\u00e9 de Moscou). Le patriarche Philot\u00e9e, en 1354, \u00e9crit que l&rsquo;Eglise de Constantinople \u00ab\u00a0manifeste \u00e0 toutes les saintes Eglises de l&rsquo;univers sa sollicitude et son attention\u00a0\u00bb. Au grand-duc Dimitri de Moscou, il se pr\u00e9sente en 1370 comme \u00ab\u00a0le p\u00e8re commun des chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb. Et dans les actes patriarcaux du 14\u00e8me si\u00e8cle, Constantinople est pr\u00e9sent\u00e9e comme le t\u00e9moin majeur de la vraie foi.<\/p>\n<p><b>L&rsquo;ethnarque<\/b><\/p>\n<p>La disparition de l&rsquo;Empire byzantin cr\u00e9a un vide historique et juridique, puisque c&rsquo;est l&#8217;empereur, par exemple, qui convoquait les conciles. Ce vide fut combl\u00e9 par le Patriarche de Constantinople, gr\u00e2ce au r\u00f4le d'\u00a0\u00bbethnarque\u00a0\u00bb responsable du millet orthodoxe, que le Sultan lui accorda. \u00ab\u00a0Ethnarque\u00a0\u00bb c&rsquo;est \u00e0 dire chef de la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb chr\u00e9tienne, au sens musulman pour lequel le civil et le religieux sont ins\u00e9parables. Certes Moscou s&rsquo;est proclam\u00e9 autoc\u00e9phale en 1448, en prenant pr\u00e9texte de la \u00ab\u00a0trahison\u00a0\u00bb de la foi par Constantinople au concile d&rsquo;union de Florence. Mais l&rsquo;extension vers l&rsquo;est de la Pologne-Lituanie permet au Patriarcat d&rsquo;y reconstituer, sous sa d\u00e9pendance, la m\u00e9tropole ukrainienne de Kiev (jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;absorption de l&rsquo;Ukraine par la Moscovie \u00e0 la fin du 17\u00e8me si\u00e8cle).<\/p>\n<p>Dans ce nouveau contexte, la primaut\u00e9 de Constantinople fonctionne utilement jusqu&rsquo;au 19\u00e8me si\u00e8cle. Le Patriarcat r\u00e9unit assez r\u00e9guli\u00e8rement,\u00a0 chaque fois qu&rsquo;un probl\u00e8me grave se\u00a0 pose, les patriarches orientaux et leurs synodes, et souvent de nombreux \u00e9v\u00eaques. Seul cet accord du primat et de ce qui reste de la Pentarchie permet alors l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation d&rsquo;une Eglise \u00e0 la dignit\u00e9 patriarcale. Pour la Russie en particulier, cette \u00e9l\u00e9vation, r\u00e9alis\u00e9e en 1589 par le patriarche J\u00e9r\u00e9mie II, fut confirm\u00e9e par les conciles de Constantinople en 1590 et 1593. L&rsquo;Eglise russe admise au cinqui\u00e8me rang dans une Pentarchie momentan\u00e9ment compl\u00e9t\u00e9e, fut toujours consult\u00e9e, m\u00eame apr\u00e8s l&rsquo;introduction, en 1721, du syst\u00e8me synodal. En 1848 par exemple, Constantinople eut soin de se mettre d&rsquo;accord avec le Saint Synode russe au moment d&rsquo;\u00e9laborer l&rsquo;encyclique conciliaire sur le probl\u00e8me de l&rsquo;infaillibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9unis \u00e0 Constantinople les conciles de 1454 et 1484 (pour rejeter l&rsquo;union de Florence), de 1590 (pour instaurer le patriarcat russe), de 1638 (pour pr\u00e9ciser la position orthodoxe entre R\u00e9forme et Contre-R\u00e9forme), de 1663 (sur les troubles dans l&rsquo;Eglise russe), de 1735 (pour r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;offensive uniate et au re-bapt\u00eame des orthodoxes impos\u00e9e par Rome apr\u00e8s des si\u00e8cles de communicatio in sacris sporadique), de 1848 et 1872 (sur de difficiles probl\u00e8mes eccl\u00e9siologiques). L&rsquo;\u00e9rection du Patriarcat de Moscou et l&rsquo;arbitrage rendu dans la crise de l&rsquo;Eglise russe au 17\u00e8me si\u00e8cle ont permis de pr\u00e9ciser la primaut\u00e9 de Constantinople dans des termes qui montrent que dans une Eglise \u00ab\u00a0d\u00e9chir\u00e9e\u00a0\u00bb, Constantinople entend assurer comme l&rsquo;int\u00e9rim de la Rome du premier mill\u00e9naire : \u00a0 Question : Tout jugement des autres Eglises peut-il \u00eatre port\u00e9 en appel devant le tr\u00f4ne de Constantinople et celui-ci peut-il r\u00e9soudre toute affaire eccl\u00e9siastique ? R\u00e9ponse : Ce privil\u00e8ge \u00e9tait celui du pape avant que l&rsquo;Eglise n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e par les pr\u00e9somptions et la malveillance. Mais l&rsquo;Eglise \u00e9tant d\u00e9sormais d\u00e9chir\u00e9e, toutes les affaires des Eglises sont port\u00e9es devant le tr\u00f4ne de Constantinople, lequel prononce la sentence car, d&rsquo;apr\u00e8s les canons, il a le m\u00eame primat que l&rsquo;ancienne Rome. (Tome patriarcal et synodal de 1663). \u00a0 Le combat contre le nationalisme religieux.<\/p>\n<p>Au 19\u00e8me si\u00e8cle, le recul de l&#8217;empire ottoman et la pouss\u00e9e du mouvement des nationalit\u00e9s am\u00e8nent donc la multiplication des Etats nationaux dans l&rsquo;Europe du sud-est. Chaque nation revendique et \u00e9tablit d&rsquo;autorit\u00e9 -sauf la Serbie qui obtint au pr\u00e9alable l&rsquo;assentiment de Constantinople- son ind\u00e9pendance eccl\u00e9siastique. La politique et le nationalisme inversent l&rsquo;\u00e9chelle traditionnelle des valeurs : la nation n&rsquo;est plus prot\u00e9g\u00e9e et d\u00e9fendue par l&rsquo;Eglise, c&rsquo;est l&rsquo;Eglise qui devient une dimension de la nation, un signe d&rsquo;appartenance nationale, et qui donc doit servir l&rsquo;Etat. Ainsi l&rsquo;autoc\u00e9phalie traditionnelle tend \u00e0 se transformer en autocphalisme \u00e0 la fois absolu et homog\u00e8ne. Non plus interd\u00e9pendance mais ind\u00e9pendance. Calquant le fonctionnement de l&rsquo;administration eccl\u00e9siastique sur celui du pouvoir d&rsquo;\u00e9tat. Et les \u00e9v\u00eaques devenant de quasi-fonctionnaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;autoc\u00e9phalisme se th\u00e9orise peu \u00e0 peu, il affirme que le fondement de l&rsquo;eccl\u00e9siologie n&rsquo;est pas le principe eucharistique,\u00a0 mais le principe ethnique et national. L&rsquo;Eglise \u00ab\u00a0locale\u00a0\u00bb signifie d\u00e9sormais l&rsquo;Eglise \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb, avec application absurde de l&rsquo;analogie trinitaire, la \u00ab\u00a0primaut\u00e9 d&rsquo;honneur\u00a0\u00bb devenant \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 d&rsquo;honneur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le dernier concile de la Pentarchie se tint en 1872 \u00e0 Constantinople et condamna avec beaucoup de fermet\u00e9 le phyl\u00e9tisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire le nationalisme eccl\u00e9siastique (l&rsquo;Eglise bulgare, qui venait de proclamer son autoc\u00e9phalie sans l&rsquo;accord de Constantinople, exigeait l&rsquo;\u00e9tablissement \u00e0 Constantinople m\u00eame, pour la minorit\u00e9 bulgare, d&rsquo;un \u00e9v\u00each\u00e9 ne d\u00e9pendant que d&rsquo;elle et donc enti\u00e8rement soustrait \u00e0 la juridiction de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque local).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le phyl\u00e9tisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire la distinction fond\u00e9e sur la diff\u00e9rence d&rsquo;origine ethnique et de langue,\u00a0et la revendication ou l&rsquo;exercice de droits exclusifs de la part d&rsquo;individus et de groupes de m\u00eame pays et de m\u00eame sang, peut avoir quelque fondement dans les \u00e9tats s\u00e9culiers, mais il est \u00e9tranger \u00e0 notre propre ordre&#8230; Dans l&rsquo;Eglise chr\u00e9tienne, qui est une communion spirituelle destin\u00e9e par son chef et son fondateur \u00e0 com- prendre toutes les nations dans l&rsquo;unique fraternit\u00e9 du Christ, le phyl\u00e9tisme est quelque chose d&rsquo;\u00e9tranger et de totalement incompr\u00e9hensible. La formation, dans un m\u00eame lieu, d&rsquo;\u00e9glises particuli\u00e8res fond\u00e9es sur la race, ne recevant que les fid\u00e8les d&rsquo;une m\u00eame ethnie,&#8230; et dirig\u00e9s par les seuls pasteurs de m\u00eame race, comme le veulent les adeptes du phyl\u00e9tisme, est un \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent&#8230;\u00a0\u00bb&#8230; Chaque Eglise ethnique cherchant ce qui lui est propre, le dogme de l&rsquo;Eglise une, sainte, catholique et apostolique\u00a0\u00bb re\u00e7oit un coup mortel. Si les choses sont ainsi &#8211; or elles le sont &#8211; le phyl\u00e9tisme se trouve en contradiction manifeste avec l&rsquo;esprit et l&rsquo;enseignement du Christ, et s&rsquo;y oppose&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><b>Une situation radicalement nouvelle<\/b><\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but du 2O\u00e8me si\u00e8cle, Constantinople comprend qu&rsquo;une nouvelle organisation s&rsquo;impose o\u00f9 les Eglises nationales, qu&rsquo;elle reconna\u00eet ou va reconna\u00eetre peu \u00e0 peu, seraient pleinement pr\u00e9sentes dans une unit\u00e9 restaur\u00e9e. La condamnation de 1872 \u00e9tant rest\u00e9e sans effet, le Patriarcat \u0152cum\u00e9nique admet la fin de la Pentarchie. En 1902, le patriarche Joachim III propose aux Eglises orthodoxes de se consulter tous les deux ans. En vain.<\/p>\n<p>Mais les \u00e9v\u00e9nements politiques vont changer d&rsquo;une mani\u00e8re bien plus radicale la situation du Patriarcat. Les guerres balkaniques de 1912-1913, la premi\u00e8re guerre mondiale, le d\u00e9part des chr\u00e9tiens d&rsquo;Asie mineure, la fin de l&rsquo;Empire ottoman et l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nation turque, non seulement r\u00e9duisent \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame le ressort direct du Patriarcat mais transforment enti\u00e8rement sa situation. Fini le syst\u00e8me du millet orthodoxe. Le trait\u00e9 de Lausanne, en 1923, d\u00e9finit et garantit le Patriarcat\u00a0comme un \u00e9tablissement religieux demeurant \u00e0 Constantinople et s&rsquo;occupant des affaires purement spirituelles de la minorit\u00e9 de nationalit\u00e9 turque et \u00ab\u00a0de religion grecque-orthodoxe\u00a0\u00bb. Le tezker\u00e9 (arr\u00eat\u00e9) de la pr\u00e9fecture de Constantinople du 6 d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e stipule que \u00ab\u00a0lors des \u00e9lections spirituelles et religieuses qui auront lieu en Turquie, les \u00e9lecteurs seront des ressortissants turcs et exerceront des charges spirituelles \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la Turquie lors de l&rsquo;\u00e9lection, et que la personne qui sera \u00e9lue aura les m\u00eames qualifications\u00a0\u00bb. Ainsi les la\u00efcs, qui participaient nombreux \u00e0 l&rsquo;\u00e9lection du patriarche, en sont d\u00e9sormais exclus, ainsi que les m\u00e9tropolites et \u00e9v\u00eaques r\u00e9sidant hors de la Turquie. Du statut ant\u00e9rieur reste seulement une clause restrictive, le droit pour le gouvernement, lorsque se pr\u00e9pare une \u00e9lection patriarcale, de radier qui il veut de la liste des \u00e9ligibles.<\/p>\n<p>L'\u00a0\u00bb\u00e9change des populations\u00a0\u00bb, pr\u00e9vu en 1923, amor\u00e7a l&rsquo;exil d&rsquo;une grande partie de la population grecque-orthodoxe, et ces d\u00e9parts devinrent massifs avec la crise chypriote, dans les ann\u00e9es 50 et 60. Le ressort direct du Patriarcat est donc r\u00e9duit aujourd&rsquo;hui, outre les petites communaut\u00e9s qui subsistent en Turquie (\u00e0 Istanbul, et dans les \u00eeles d&rsquo;Imbros et de T\u00e9n\u00e9dos), \u00e0 l&rsquo;Athos, Patmos, les \u00eeles du Dod\u00e9can\u00e8se, la Cr\u00e8te (semi-autonome), la Diaspora grecque partout dans le monde -elle est particuli\u00e8rement importante et influente aux Etats-Unis, et des fractions de la Diaspora russe et ukrainienne : notamment en France et en Europe occidentale, l&rsquo;Archev\u00each\u00e9 d&rsquo;origine russe, aujourd&rsquo;hui de facto multinational, dont le si\u00e8ge est \u00e0 Paris. Il avait obtenu la protection de Constantinople lors du plus extr\u00eame asservissement du Patriarcat de Moscou. L&rsquo;Eglise orthodoxe de Finlande est une Eglise autonome qui d\u00e9pend du Patriarcat. Les \u00e9parchies des \u00ab\u00a0Nouveaux Territoires\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire des r\u00e9gions de Thrace et de Mac\u00e9doine annex\u00e9es par la Gr\u00e8ce en 1912-1913, continuent de d\u00e9pendre de Constantinople mais leur tutelle a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Eglise de Gr\u00e8ce.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9cole de th\u00e9ologie du Patriarcat, dans la petite \u00eele de Halki, en Mer de Marmara, a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e en\u00a01971 par le gouvernement turc. Le Patriarcat s&rsquo;est dot\u00e9 depuis de plusieurs \u00e9coles ou centres d&rsquo;\u00e9tudes, mais hors de Turquie, ce qui pose quelques probl\u00e8mes : l&rsquo;Institut patriarcal d&rsquo;\u00e9tudes patristique, \u00e0 Thessalonique ; le Centre orthodoxe du Patriarcat \u0152cum\u00e9nique \u00e0 Chamb\u00e9sy, pr\u00e8s de Gen\u00e8ve ; le monast\u00e8re patriarcal de Ste Anastasie Pharmakolyutria en Chalcidique ; et l&rsquo;Acad\u00e9mie orthodoxe de Cr\u00e8te. \u00a0 Le renouveau de l&rsquo;eccl\u00e9siologie orthodoxe.<\/p>\n<p>Le renouveau de l&rsquo;eccl\u00e9siologie orthodoxe au 20\u00e8me si\u00e8cle, d&rsquo;abord dans la Diaspora d&rsquo;origine russe, avec Nicolas Afanassieff et Jean Meyendorff, ensuite dans la th\u00e9oogie grecque avec Nikos Nissiotis et Jean Zizioulas, a permis une nouvelle interpr\u00e9tation de la primaut\u00e9. On peut r\u00e9sumer ainsi son acquis : &#8212; L&rsquo;Eglise est une communaut\u00e9 eucharistique en communion avec toutes les autres, communion qui s&rsquo;organise autour de \u00ab\u00a0centres d&rsquo;accord\u00a0\u00bb. Cette conciliarit\u00e9 permanente des Eglises s&rsquo;exprime dans des ph\u00e9no- m\u00e8nes de \u00ab\u00a0r\u00e9ception\u00a0\u00bb. Certaines Eglises disposent d&rsquo;une autorit\u00e9 morale plus consid\u00e9rable, et donc d&rsquo;une capacit\u00e9 de \u00ab\u00a0r\u00e9ception\u00a0\u00bb plus prestigieuse. Ce sont soit des si\u00e8cles fond\u00e9s par les ap\u00f4tres, soit des villes dont le r\u00f4le politique et culturel, voire symbolique, est, ou a \u00e9t\u00e9, plus marquant. Ces \u00ab\u00a0centres d&rsquo;accord\u00a0\u00bb, dans l&rsquo;Eglise ancienne, ont constitu\u00e9 une vivante et complexe hi\u00e9rarchie, allant de la r\u00e9gion \u00e0 l&rsquo;Eglise universelle par la nation et l&rsquo;\u00e8re de civilisation. L&rsquo;autoc\u00e9phalie se situe dans ce jeu d&rsquo;interd\u00e9pendances multiples. L&rsquo;Eglise nationale n&rsquo;est donc qu&rsquo;une forme contingente qui, loin de se durcir en autoc\u00e9phalisme absolu, devrait \u00eatre relativis\u00e9e. &#8212; La primaut\u00e9 ou \u00ab\u00a0priorit\u00e9\u00a0\u00bb universelle est donc fondamentalement service de la communion des Eglises. Primaut\u00e9 d&rsquo;honneur, si l&rsquo;on veut, \u00e0 condition de pr\u00e9ciser que l&rsquo;honneur implique responsabilit\u00e9 et pr\u00e9rogatives r\u00e9elles. Dans l&rsquo;Eglise orthodoxe, la primaut\u00e9 revient \u00e0 l&rsquo;Eglise de Constantinople, de par les dispositions canoniques et une longue exp\u00e9rience historique. Lorsque l&rsquo;unit\u00e9 de foi sera r\u00e9tablie, elle reviendra \u00e0 nouveau \u00e0 l&rsquo;Eglise de Rome, selon le mod\u00e8le, mais pleinement \u00e9lucid\u00e9 d\u00e9sormais, du premier mill\u00e9naire.<\/p>\n<p>Avec les th\u00e9ologiens byzantins et les innombrables t\u00e9moignages orientaux du premier mill\u00e9naire, \u00a0\u00a0on doit admettre un minist\u00e8re p\u00e9trinien dans l&rsquo;Eglise universelle, par analogie entre la fonction du primat parmi les \u00e9v\u00eaques et celle de Pierre parmi les ap\u00f4tres. A condition de souligner l&rsquo;interd\u00e9pendance du primat et de tous les \u00e9v\u00eaques et aussi l&rsquo;importance du sensus ecclesiae du peuple de Dieu, anim\u00e9 par les \u00ab\u00a0hommes apostoliques\u00a0\u00bb, startsi ou gerontes, au charisme strictement personnel, ce que Paul Evdokimov nommait la dimension \u00ab\u00a0johannique\u00a0\u00bb de l&rsquo;Eglise.<\/p>\n<p>En 1978, bien qu&rsquo;il f\u00fbt en d\u00e9saccord avec le Patriarcat \u0152cum\u00e9nique au sujet de l&rsquo;autoc\u00e9phalie\u00a0am\u00e9ricaine (attribu\u00e9e unilat\u00e9ralement par Moscou, en 1970, \u00e0 la fraction d&rsquo;origine russe et subcarpathique des orthodoxes des Etats-Unis), le P. Jean Meyendorff \u00e9crivait, d&rsquo;un point de vue surtout pragmatique, dans un article intitul\u00e9 : Needed ; the ecumenical Patriarcate ( On a besoin du patriarcat \u0152cum\u00e9nique ; The Orthodox Church, vol. 14, n\u00b0 4, p. 4 s.) : \u00ab\u00a0Il est incontestable que la conception orthodoxe de l&rsquo;Eglise reconna\u00eet\u00a0\u00a0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un leadership sur l&rsquo;\u00e9piscopat universel, d&rsquo;une certaine autorit\u00e9 de porte-parole de la part du premier Patriarche, d&rsquo;un minist\u00e8re de coordination sans lequel la conciliarit\u00e9 est impossible. Du fait que Constantinople, nomm\u00e9e aussi \u00ab\u00a0Nouvelle Rome\u00a0\u00bb, \u00e9tait la capitale de l&rsquo;Empire, un concile \u0152cum\u00e9nique a d\u00e9sign\u00e9 son \u00e9v\u00eaque -selon les r\u00e9alit\u00e9s pratiques de l&rsquo;\u00e9poque- pour cette position de leadership qu&rsquo;il a gard\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui , m\u00eame si l&rsquo;Empire n&rsquo;existe plus. Et le Patriarcat de Constantinople n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9pourvu d&rsquo;\u0153cum\u00e9nicit\u00e9, \u00e9tant toujours en relation avec la conscience conciliaire de l&rsquo;Eglise. Dans les ann\u00e9es chaotiques que nous traversons, l&rsquo;Eglise orthodoxe doit certainement utiliser le leadership sage, objectif et faisant autorit\u00e9 du Patriarcat \u0152cum\u00e9nique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><b>Vers une d\u00e9finition nouvelle de la primaut\u00e9.<\/b><\/p>\n<p>Ce grand labeur th\u00e9ologique a converg\u00e9 avec l&rsquo;attitude proph\u00e9tique du Patriarche Ath\u00e9nagoras Ier\u00a0qui, depuis 1953, s&rsquo;est vou\u00e9 au rassemblement de l&rsquo;orthodoxie. Effort fid\u00e8lement continu\u00e9 par ses succes- seurs Dimitrios Ier et Bartholom\u00e9e Ier. Je vais tenter de montrer\u00a0 comment la primaut\u00e9 de Constantinople a essay\u00e9 de se red\u00e9finir, en utilisant les d\u00e9clarations de ces patriarches, et finalement en donnant la parole \u00e0 Bartholom\u00e9e Ier. J&rsquo;utiliserai aussi l&rsquo;ouvrage du M\u00e9tropolite Maxime de Sardes : Le Patriarcat \u0152cum\u00e9nique dans l&rsquo;Eglise orthodoxe et le recueil Eglise locale et Eglise universelle publi\u00e9 par le Centre du Patriarcat \u0152cum\u00e9nique \u00e0 Chamb\u00e9sy.<\/p>\n<p>La primaut\u00e9 n&rsquo;est pas un honneur vide, elle n&rsquo;est pas non plus une papaut\u00e9 orientale. La faiblesse\u00a0\u00a0\u00a0 mat\u00e9rielle de Constantinople, sa pauvret\u00e9 assurent d&rsquo;ailleurs de son d\u00e9sint\u00e9ressement et, paradoxalement, accroissent son prestige. Le Patriarche \u0152cum\u00e9nique n&rsquo;a pas la pr\u00e9tention d&rsquo;\u00eatre un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00eaque universel\u00a0\u00bb. Il ne revendique aucune infaillibilit\u00e9 dogmatique, aucune juridiction imm\u00e9diate sur tous les fid\u00e8les. Il ne dispose d&rsquo;aucun pouvoir temporel. Centre d&rsquo;intercession pour la garde de la foi et l&rsquo;union de tous, sa primaut\u00e9 n&rsquo;est pas un pouvoir mais une offrande comme sacrificielle de service, dans l&rsquo;imitation de Celui qui est venu non pour \u00eatre servi mais pour servir. Il est pr\u00eat, au sein d&rsquo;une coll\u00e9gialit\u00e9 fraternelle, \u00e0 se mettre \u00e0 la disposition des Eglises-s\u0153urs, pour que s&rsquo;affermisse leur unit\u00e9 et que se r\u00e9alise la mission de l&rsquo;orthodoxie. Son service est d&rsquo;initiative, de coordination et de pr\u00e9sidence, toujours avec l&rsquo;accord des Eglises-s\u0153urs. Tout en \u00e9tant une abn\u00e9gation cr\u00e9atrice toujours \u00e0 renouveler et, pourrait-on dire, \u00e0 m\u00e9riter, la primaut\u00e9 rel\u00e8ve des structures de l&rsquo;Eglise, elle est indispensable pour assurer l&rsquo;unit\u00e9 et l&rsquo;universalit\u00e9 de l&rsquo;orthodoxie. Elle met en relation les Eglises-s\u0153urs, les am\u00e8ne \u00e0 travailler et \u00e0 t\u00e9moigner ensemble, met en mouvement leur co-responsabilit\u00e9. Depuis la disparition de l&rsquo;Empire, elle assume le r\u00f4le d&rsquo; Eglise \u00ab\u00a0convoquante\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s avoir consult\u00e9 et obtenu l&rsquo;accord des Eglises-s\u0153urs, elle peut se faire leur porte-parole. Elle est enfin un recours pour les communaut\u00e9s en situation exceptionnelle et dangereuse.<\/p>\n<p>Deux pr\u00e9suppos\u00e9s sont impliqu\u00e9s par ce service : d&rsquo;une part la sauvegarde du principe de conciliarit\u00e9, de l&rsquo;autre le principe de non-intervention dans les affaires int\u00e9rieures des autres Eglises.<\/p>\n<p>Ath\u00e9nagoras Ier (19488-1972) mit le premier en application cette conception de la primaut\u00e9. A partir de 1961, il r\u00e9ussit \u00e0 convoquer une s\u00e9rie de conf\u00e9rences pan-orthodoxes o\u00f9 \u00e9clata, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tonnement de beaucoup, le \u00ab\u00a0miracle de l&rsquo;unit\u00e9\u00a0\u00bb. Il dota le Patriarcat d&rsquo;une antenne \u00e0 Chamb\u00e9ry, pr\u00e8s de Gen\u00e8ve, o\u00f9 \u00a0 il installa un secr\u00e9tariat pr\u00e9conciliaire. Ses deux successeurs sont all\u00e9s rendre visite \u00e0 toutes les Eglises ortho- doxes, ils ont r\u00e9uni plusieurs conf\u00e9rences pr\u00e9conciliaires, ainsi qu&rsquo;une \u00ab\u00a0synaxe\u00a0\u00bb e tous les primats orthodoxes en 1992, \u00e0 Constantinople m\u00eame, et en 1995, \u00e0 Patmos. Et l&rsquo;irritant probl\u00e8me de la Diaspora a trouv\u00e9, de 1993 \u00e0 1995, gr\u00e2ce \u00e0 ce travail pr\u00e9-conciliaire, le commencement d&rsquo;une solution : l&rsquo;organisation d&rsquo; \u00ab\u00a0assembl\u00e9es d&rsquo;\u00e9v\u00eaques\u00a0\u00bb, pays par pays. \u00a0 Saintet\u00e9, comment vous appara\u00eet votre r\u00f4le de Patriarche \u0152cum\u00e9nique ?<\/p>\n<p>Le Patriarche \u0152cum\u00e9nique a pour mission de veiller au caract\u00e8re universel de l&rsquo;orthodoxie, de\u00a0manifester son unit\u00e9 et de donner, quand il le faut, l&rsquo;impulsion n\u00e9cessaire dans ce sens. Pour reprendre l&rsquo;expression de saint Ignace d&rsquo;Antioche, le primat doit \u00ab\u00a0pr\u00e9sider dans l&rsquo;amour\u00a0\u00bb, ou plut\u00f4t \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;amour\u00a0\u00bb. C&rsquo;est pourquoi j&rsquo;ai inlassablement visit\u00e9, consult\u00e9 toutes les Eglises orthodoxes, j&rsquo;ai r\u00e9uni et souhaite r\u00e9unir \u00e0 nouveau leurs primats. L patriarche de Constantinople est le primus inter pares dans l&rsquo;\u00e9piscopat de notre Eglise. Il est responsable de la coordination des Eglises-s\u0153urs. Dans le grand recueil de droit canonique de langue grecque, le Pidalion -un mot qui signifie \u00ab\u00a0gouvernail\u00a0\u00bb- on trouve cette d\u00e9finition : \u00ab\u00a0Le propre du Patriarche est d&rsquo;avoir charge d&rsquo;enseignement et, sans se troubler, de se consid\u00e9rer comme l&rsquo;\u00e9gal de tous, grands et petits\u00a0\u00bb. L&rsquo;\u00e9gal, ou plut\u00f4t le serviteur. Et ce ne doit pas \u00eatre une figure de rh\u00e9torique, comme tant de formules le sont devenues dans le christianisme ! Je l&rsquo;ai dit dans mon hom\u00e9lie \u00e0 St-Pierre de Rome, les pasteurs doivent vivre dans l&rsquo;humilit\u00e9 et se repentir de la tentation du pouvoir, parce que, comme l&rsquo;a dit le Christ, \u00ab\u00a0cette esp\u00e8ce de d\u00e9mons ne peut \u00eatre chass\u00e9e que par la pri\u00e8re et le je\u00fbne\u00a0\u00bb. La primaut\u00e9 est un minist\u00e8re de service, un minist\u00e8re crucifiant, il ne faut pas souhaiter \u00eatre admir\u00e9 des hommes, mais plaire \u00e0 Dieu. Si les mots n&rsquo;engagent pas la vie, ils deviennent un verbiage qui disqualifie l&rsquo;Evangile. L&rsquo;orthodoxie doit \u00eatre une \u00ab\u00a0orthopraxie\u00a0\u00bb, sinon elle se r\u00e9duit \u00e0 un pharisa\u00efsme orgueilleux. Si nous comprenons un peu ce que nous disent les moines, cette capacit\u00e9 de se mettre radicalement en cause, nous d\u00e9couvrons que les p\u00e9ch\u00e9s, les erreurs, les souffrances du fr\u00e8re p\u00e8sent sur moi, et que chacun est responsable pour tous. C&rsquo;est bien cela ma charge, au double sens de devoir et de fardeau : \u00eatre responsable pour mon fr\u00e8re. Car on ne se sauve pas seul : on se sauve avec toute l&rsquo;humanit\u00e9 et tout l&rsquo;univers. Le Christ a dit \u00e0 son P\u00e8re, en parlant de ses disciples : \u00ab\u00a0Comme tu m&rsquo;as envoy\u00e9 dans le monde, moi aussi\u00a0 je les envoie, et je me consacre moi-m\u00eame pour qu&rsquo;ils soient aussi sanctifi\u00e9s en v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0 (Jean 17,\u00a0 18-19). Oui, il a dit cela, le Seigneur sans p\u00e9ch\u00e9 ! Combien plus devons-nous, nous p\u00e9cheurs, nous purifier et nous consacrer nous-m\u00eames dans notre humble service. Dans l&rsquo;\u00e9p\u00eetre aux Eph\u00e9siens, nous lisons que le Christ \u00ab\u00a0ne retint pas jalousement le rang qui l&rsquo;\u00e9galait \u00e0 Dieu, mais s&rsquo;an\u00e9antit lui-m\u00eame&#8230;\u00a0\u00bb (2, 6). Ek\u00e8nosen &#8211; s&rsquo;\u00e9vida en quelque sorte. C&rsquo;est ce que les th\u00e9ologiens nomment la \u00ab\u00a0k\u00e9nose\u00a0\u00bb.\u00a0 Quand il se r\u00e9v\u00e8le, notre Dieu n&rsquo;appara\u00eet pas comme une pl\u00e9nitude close, qui nous \u00e9craserait, mais comme une ouverture d&rsquo;amour o\u00f9 l&rsquo;autre, l&rsquo;homme, trouve sa vocation et sa libert\u00e9. Ainsi, nous qui sommes \u00e0 l&rsquo;image du Christ, sommes-nous appel\u00e9s \u00e0 nous comporter, pour que l&rsquo;autre soit sauv\u00e9, pour que l&rsquo;autre soit. La primaut\u00e9 n&rsquo;est donc pas un pouvoir mais une \u00ab\u00a0k\u00e9nose\u00a0\u00bb qui se veut -se prie- vivifiante pour les autres. Mon pr\u00e9d\u00e9cesseur, le doux Patriarche Dimitrios, incarna vraiment l&rsquo;humilit\u00e9 du Christ, cette humilit\u00e9 que doit rev\u00eatir l&rsquo;Eglise si elle veut \u00eatre parmi les hommes. Ce qu&rsquo;elle est dans son essence eucharistique : la communaut\u00e9 des\u00a0 anawim, des pauvres du Christ. C&rsquo;est pourquoi je tente de me consacrer au Seigneur, \u00e0 son Autel. A son service et au service de l&rsquo;humanit\u00e9 qui est sienne. Pour \u00eatre crucifi\u00e9 dans l&rsquo;Eglise crucifi\u00e9e, pour \u00eatre ressuscit\u00e9 avec tous dans l&rsquo;Eglise ressuscit\u00e9e. La Croix et la Gloire s&rsquo;identifient, comme l&rsquo;a montr\u00e9 Saint Jean, le Vendredi saint et P\u00e2ques sont ins\u00e9parables.\u00a0 Je me r\u00e9fugie dans la mis\u00e9ricorde de Dieu, en priant qu&rsquo;il manifeste sa force dans ma faiblesse. \u00ab\u00a0Les rois des nations, dit J\u00e9sus, dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Mais pour vous, qu&rsquo;il n&rsquo;en soit pas ainsi. Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui commande comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand, celui qui est \u00e0 table ou celui qui sert ? N&rsquo;est-ce pas celui qui est \u00e0 table ? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert ! \u00a0\u00bb (Luc 22, 24-27).<\/p>\n<p>Le primat doit m\u00e9riter sans cesse une autorit\u00e9 qui n&rsquo;est pas un pouvoir mais la capacit\u00e9, au sens\u00a0\u00a0\u00a0 premier de ce mot qui vient du verbe augere, faire cro\u00eetre, de se soumettre \u00e0 toute vie pour la faire grandir toute. Le patriarche \u0153cum\u00e9nique agit toujours en communion, puisque c&rsquo;est la communion qu&rsquo;il doit favoriser. Il ne peut rien sans l&rsquo;accord de l&rsquo;ensemble des Eglises, il tient pour irrempla\u00e7able la valeur de la conciliarit\u00e9 \u00e0 travers laquelle le Saint Esprit parle \u00e0 l&rsquo;Eglise.<\/p>\n<p>Ce rayonnement\u00a0 de la\u00a0 communion n&rsquo;a pas\u00a0 de limites.\u00a0 Le patriarche \u00a0 doit \u00eatre\u00a0 un \u00ab\u00a0veilleur \u0153cum\u00e9nique\u00a0\u00bb qui prie et travaille sans se d\u00e9courager pour l&rsquo;unit\u00e9 des chr\u00e9tiens. Au-del\u00e0, il t\u00e9moigne et lutte pour la paix entre tous les hommes, de toutes les cultures, de toutes les religions.<\/p>\n<p>Car nous appartenons \u00e0 une seule famille humaine qui a le m\u00eame P\u00e8re c\u00e9leste. Car le Christ porte \u00a0en lui toute l&rsquo;humanit\u00e9. Rappelez-vous la parabole du Jugement dernier, dans l&rsquo;\u00e9vangile selon Saint Matthieu : les \u00ab\u00a0b\u00e9nis du P\u00e8re\u00a0\u00bb sont appel\u00e9s par leur \u00ab\u00a0Roi\u00a0\u00bb symbolique, parce que, dit-il \u00ab\u00a0j&rsquo;ai eu faim et vous m&rsquo;avez donn\u00e9 \u00e0 manger, soif et vous m&rsquo;avez donn\u00e9 \u00e0 boire, j&rsquo;\u00e9tais un \u00e9tranger et vous m&rsquo;avez accueilli, nu et vous m&rsquo;avez v\u00eatu, malade et vous m&rsquo;avez visit\u00e9, prisonnier et vous \u00eates venus me voir\u00a0\u00bb. Et comme ils ne savent pas, de le connaissent pas, s&rsquo;\u00e9tonnent, il explique : \u00ab\u00a0en v\u00e9rit\u00e9, je vous le dis, dans la mesure o\u00f9 vous l&rsquo;avez fait \u00e0 l&rsquo;un des plus petits de mes fr\u00e8res, c&rsquo;est \u00e0 moi que vous l&rsquo;avez fait\u00a0\u00bb (Matthieu 25,\u00a0 34-40).<\/p>\n<p>Le Patriarcat se trouve en Turquie. Je suis personnellement un citoyen loyal de ce pays qui est le mien et qui m&rsquo;est cher. C&rsquo;est une nation moderne et la\u00efque o\u00f9 coexistent juifs et chr\u00e9tiens de toutes confessions, avec une majorit\u00e9 de musulmans. La minorit\u00e9 grecque orthodoxe se compose de citoyens bien ins\u00e9r\u00e9s dans l&rsquo;Etat d\u00e9mocratique turc. Du reste l&rsquo;hospitalit\u00e9 turque, traditionnellement, est g\u00e9n\u00e9reuse. Dans la demeure patriarcale, une mosa\u00efque repr\u00e9sente Mehmet II, le Conqu\u00e9rant, concluant avec le patriarche Gennadios Scholarios une alliance qui devait pr\u00e9server les droits religieux des orthodoxes.\u00a0 Le Patriarcat est une Institution de nature purement spirituelle. En Turquie m\u00eame, son utilit\u00e9 est incontestable pour promou- voir des valeurs spirituelles et morales qui sont communes aux chr\u00e9tiens et aux musulmans. Il ne se m\u00eale jamais de politique. Ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas, bien au contraire, de participer \u00e0 la douleur des personnes et des peuples qui sont victimes de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Et le patriarcat lui-m\u00eame est une victime de l&rsquo;histoire. Il subit les cons\u00e9quences des mauvaises relations entre deux Etats, la Gr\u00e8ce et la Turquie. Deux Etats qui, pourtant, sont condamn\u00e9s \u00e0 vivre ensemble. Deux Etats dont les peuples se ressemblent, marqu\u00e9s qu&rsquo;ils sont par le m\u00eame creuset de la M\u00e9diterran\u00e9e orientale. Certains mots grecs sont pass\u00e9s dans la langue turque et inversement. Les coupoles des grandes mosqu\u00e9es d&rsquo;Istanbul sont imit\u00e9es de celles de Sainte Sophie. En musique, ce sont souvent les m\u00eames m\u00e9lismes. Sans parler de la cuisine ! Cette convivialit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 en partie d\u00e9truite par la crise de Chypre. Nous avons alors servi d&rsquo;otages. Elle est menac\u00e9e maintenant par le drame bosniaque et les querelles concernant la mer Eg\u00e9e. La communaut\u00e9 grecque-orthodoxe d&rsquo;Istanbul a ainsi subi une terrible h\u00e9morragie. Il y a cinquante ans, nous \u00e9tions plus de cent mille, aujourd&rsquo;hui nous ne d\u00e9passons pas les cinq mille. Et l&rsquo;\u00e9cole th\u00e9ologique de Halki reste ferm\u00e9e. Qui nous succ\u00e9dera, qui gardera en vie le patriarcat ? La mont\u00e9e de l&rsquo;islamisme inqui\u00e8te tous les d\u00e9mocrates de ce pays. En 1993, le cimeti\u00e8re orthodoxe de N\u00e9ochorion, comme d&rsquo;autres cimeti\u00e8res, a \u00e9t\u00e9 profan\u00e9. Comble de l&rsquo;ironie : la presse turque me pr\u00eate des sympathies pour la Gr\u00e8ce, la presse grecque pour la Turquie. Pourtant, je n&rsquo;ai d&rsquo;autre souci que la r\u00e9conciliation et la paix&#8230;<\/p>\n<p>Partir d&rsquo;ici ? C&rsquo;est exclu. Le patriarcat n&rsquo;a jamais quitt\u00e9 cette ville, sauf pendant cinquante-sept ans, au 13eme si\u00e8cle, quand elle fut occup\u00e9e par les latins, et qu&rsquo;il s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Nic\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, s&rsquo;installer \u00e0 Thessalonique ou \u00e0 Patmos, se serait s&rsquo;identifier \u00e0 la Gr\u00e8ce, alors que le patriarcat se situe au-dessus des nations. De ce point de vue, je consid\u00e8re comme une b\u00e9n\u00e9diction de si\u00e9ger dans un pays de constitution la\u00efque et \u00e0 majorit\u00e9 musulmane. Istanbul est \u00e0 la crois\u00e9e des routes du monde, un pont entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Asie, l&rsquo;Occident et l&rsquo;Orient, le christianisme et l&rsquo;islam. Et nous, au patriarcat, nous nous consid\u00e9rons nous-m\u00eames comme un pont entre les peuples, nous refusons les murs qui divisent. Certes, nous ne pouvons cacher ni notre pauvret\u00e9, ni une certaine pr\u00e9carit\u00e9. L&rsquo;une et l&rsquo;autre me semblent en accord avec l&rsquo;esprit de l&rsquo;\u00e9vangile. C&rsquo;est une erreur de penser qu&rsquo;un t\u00e9moignage spirituel a besoin de la richesse et de la puissance. Voyez les moines : plus ils sont pauvres, plus ils je\u00fbnent, non seulement de nourriture, mais de nos illusions et de nos folies, plus ils font place \u00e0 la force de l&rsquo;Esprit et rayonnent dans l&rsquo;invisible, mais aussi dans le visible, sur la face cach\u00e9e de l&rsquo;histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Olivier Cl\u00e9ment Le grand historien de l&rsquo;Eglise ancienne, Eus\u00e8be de C\u00e9sar\u00e9e, note que l&rsquo;ap\u00f4tre Andr\u00e9, fr\u00e8re de Pierre et \u00ab\u00a0premier appel\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9vang\u00e9lisa les rives europ\u00e9ennes du Pont-Euxin (c&rsquo;est-\u00e0-dire de la Mer Noire).C&rsquo;est lui qui selon une tradition symbolique, aurait fond\u00e9 l&rsquo;\u00e9glise de Byzance. 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