{"id":9209,"date":"2015-02-25T12:14:22","date_gmt":"2015-02-25T10:14:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eoc.ee\/?p=9209"},"modified":"2015-03-07T16:07:07","modified_gmt":"2015-03-07T14:07:07","slug":"une-si-petite-eglise-dans-la-grande-europe-paris-le-18-fevrier-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eoc.ee\/fr\/histoire\/une-si-petite-eglise-dans-la-grande-europe-paris-le-18-fevrier-2015\/","title":{"rendered":"\u201cUne si petite Eglise dans la grande Europe\u201d, \u00e0 Paris le 18 f\u00e9vrier 2015."},"content":{"rendered":"<p>\u201cUne si petite Eglise dans la grande Europe\u201d, par le m\u00e9tropolite St\u00e9phanos de Tallinn et de toute l\u2019Estonie<\/p>\n<div>Le 18 f\u00e9vrier \u00e0 Paris, le\u00a0m\u00e9tropolite St\u00e9phanos\u00a0de Tallinn et de toute l\u2019Estonie\u00a0a donn\u00e9 une conf\u00e9rence\u00a0sur l\u2019histoire de l\u2019Estonie\u00a0et l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise orthodoxe dans ce pays, dans le cadre de l\u2019association France-Estonie.<br \/>\nElle s\u2019intitulait \u201cUne si petite \u00c9glise dans la grande Europe\u201d.<\/div>\n<div><\/div>\n<div><\/div>\n<div>\n<p><strong>+ M\u00e9tropolite STEPHANOS de Tallinn et de toute l&rsquo;Estonie<\/strong><\/p>\n<p><strong> UNE SI PETITE \u00c9GLISE DANS LA GRANDE EUROPE (*)<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie est une \u00c9glise autonome, sous l&rsquo;\u00e9gide, depuis 1923, du Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople au m\u00eame titre que celle de l&rsquo;Eglise Orthodoxe de Finlande. Une petite \u00c9glise dans un petit \u00c9tat d&rsquo;un peu moins d&rsquo;un million et demi d&rsquo;habitants. Un pays qui diff\u00e8re des autres pays baltes par sa langue d&rsquo;origine finno-ougrienne, par sa mentalit\u00e9 et par sa culture.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s bri\u00e8vement parlant, les premi\u00e8res traces d&rsquo;occupation humaine en terre d&rsquo;Estonie remontent \u00e0 environ 9000 ans av.J-C. C&rsquo;\u00e9tait un ensemble de minuscules communaut\u00e9s semi-nomades \u00e9tablies sur les berges des lacs et des rivi\u00e8res, un peu plus tard au bord de la mer. Malgr\u00e9 la fragilit\u00e9 des d\u00e9ductions, on pense que ces peuplades venaient d&rsquo;une part &#8211; d&rsquo;apr\u00e8s les analyses anthropomorphiques des plus anciens ossements &#8211; du sud-est de l&rsquo;Europe ; d&rsquo;autre part &#8211; d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;origine des silex que les premiers occupants utilisaient \u00e0 leur arriv\u00e9e du bassin du Don. Autour des ann\u00e9es 3200 av. J-C. de nouvelles populations firent leur apparition, sans doute indo-europ\u00e9ennes puis, peut-\u00eatre vers 2000 av. J-C. l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment finno-ougrien finit par l&#8217;emporter dans les r\u00e9gions correspondant \u00e0 l&rsquo;actuelle Estonie.Depuis lors, rien n&rsquo;indique que ces populations aient \u00e9t\u00e9 massivement remplac\u00e9es par d&rsquo;autres, les Estoniens d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00e9tant, en majorit\u00e9, les descendants directs. D&rsquo;apr\u00e8s Jean-Pierre Minaudier, dans son Histoire de l&rsquo;Estonie et de la nation estonienne, \u00ab\u00a0il est donc raisonnable de supposer que la langue estonienne descend en ligne droite des parlers en usage dans les r\u00e9gions correspondant \u00e0 l&rsquo;actuelle Estonie vers l&rsquo;an 2.000 av. J-C. Les Estoniens peuvent donc pr\u00e9tendre au titre d&rsquo;authentiques indig\u00e8nes linguistiques du vieux continent&#8230;\u00a0\u00bbIls peuvent \u00eatre fiers d&rsquo;avoir surv\u00e9cu durant des mill\u00e9naires en tant que communaut\u00e9 culturelle alors que tant d&rsquo;autres se sont fondues dans les grandes nations. A titre d&rsquo;exemple : en trois si\u00e8cles, du milieu du XIVe si\u00e8cle au milieu du XIXe si\u00e8cle, les Estoniens durent supporter cinq ma\u00eetres successifs. Mais ni les essais de su\u00e9dification \u00e0 la fin du XVIIe si\u00e8cle ni au XVIIIe si\u00e8cle la tentative d&rsquo;imposer le mode de vie russe ne port\u00e8rent de fruit : le \u00ab\u00a0petit-peuple\u00a0\u00bb ne cessa jamais de lutter contre les Etats multiethniques &#8211; la Su\u00e8de et la Russie -qui mena\u00e7aient son ind\u00e9pendance et son identit\u00e9\u0301.<\/p>\n<p>Entre les IXe et XIe si\u00e8cles, les r\u00e9gions correspondant \u00e0 l&rsquo;actuelle Estonie se trouvaient sur l&rsquo;une des routes commerciales reliant la Scandinavie \u00e0 Byzance et au monde arabe en passant par les principaut\u00e9s russes en voie d&rsquo;\u00e9mergence, notamment la cit\u00e9-Etat de Novgorod et l&rsquo;Etat ki\u00e9vien, fond\u00e9 par des marchands-guerriers scandinaves en 862 et 882. Il est \u00e0 noter toutefois qu&rsquo;il n&rsquo;y eut pas \u00e0 proprement parler de colonies scandinaves dans notre r\u00e9gion, contrairement \u00e0 celles qui sont devenues la Lettonie, la Russie et l&rsquo;Ukraine.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;issue de l&rsquo;un de ces raids, vers 1030, que Iaroslav le Sage, prince de Kiev fonda une ville-forteresse que l&rsquo;on identifie de nos jours \u00e0 Tartu o\u00f9 il \u00e9tablit aussi une \u00e9glise d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Saint Georges, tout comme ce fut le cas pour Kiev. L&rsquo;\u00e9v\u00e8nement de Kiev est encore comm\u00e9mor\u00e9 de nos jours le 9 d\u00e9cembre (selon le calendrier julien) par la paroisse orthodoxe\u00a0de V\u00e4rska &#8211; r\u00e9gion du Setu &#8211; dont la population de langue estonienne et de religion orthodoxe est issue d&rsquo;un m\u00e9lange de Finno-Ougriens pr\u00e9sents dans cette r\u00e9gion depuis la pr\u00e9histoire et de serfs de la future Estonie ayant fui leur condition, au Moyen-Age, pour s&rsquo;installer en Russie. La mani\u00e8re dont l&rsquo;histoire a \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9e pour pr\u00e9tendre que les rives de la Baltique avaient toujours \u00e9t\u00e9 russes, puisque \u00ab\u00a0les premiers princes \u00e9taient d&rsquo;origine russe\u00a0\u00bb ne tient pas la route : les premiers princes du \u00ab\u00a0Rus\u00a0\u00bb (l&rsquo;Etat de Kiev) et de Novgorod venaient de Scandinavie et c&rsquo;\u00e9taient des Vikings, \u00e9vang\u00e9lis\u00e9s par Byzance. Il est bien connu que durant des si\u00e8cles ce sont des Vikings qui assuraient la garde personnelle de l&rsquo;Empereur byzantin et que, un si\u00e8cle apr\u00e8s les discussions du Patriarche Photius avec les gens du Nord, un d\u00e9but de christianisation des r\u00e9gions autour de la Baltique est due \u00e0 l&rsquo;initiative des missionnaires byzantins et athonites, comme ce fut par exemple le cas pour la fondation du Monast\u00e8re de Valamo en Car\u00e9lie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est aux XIIe et XIIIe si\u00e8cles, entre 1200 et 1230, que les r\u00e9gions correspondant \u00e0 l&rsquo;actuelle Estonie furent progressivement conquises par des crois\u00e9s allemands et danois et par cons\u00e9quent se plac\u00e8rent sous la juridiction eccl\u00e9siastique de l&rsquo;\u00c9glise catholique romaine. Autrement dit, l&rsquo;Estonie bascula pour toujours du c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare l&rsquo;Europe de Rome de celle de Constantinople. A cette \u00e9poque, les monast\u00e8res jou\u00e8rent un r\u00f4le important dans la diffusion et l&rsquo;affermissement de la foi chr\u00e9tienne. Parmi les ordres mendiants, les premiers \u00e0 arriver en Estonie furent, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIIIe s. les dominicains, puis au XVe si\u00e8cle les franciscains. L&rsquo;\u00e9tablissement du monast\u00e8re de Sainte-Brigitte (XVes.), dans la banlieue de Tallinn, fut l&rsquo;une des entreprises les plus importantes dans le domaine des fondations monastiques estoniennes.<\/p>\n<p>Une parenth\u00e8se s&rsquo;impose ici : il y a l&rsquo;Europe n\u00e9e de Rome et de la latinit\u00e9 chr\u00e9tienne, divis\u00e9e depuis le XVIe si\u00e8cle entre le nord protestant et le sud catholique romain. Il y a aussi l&rsquo;Europe n\u00e9e de l&rsquo;hell\u00e9nisme chr\u00e9tien et longtemps asservie \u00e0 des forces \u00e9trang\u00e8res, l&#8217;empire ottoman ou l&#8217;empire sovi\u00e9tique. Par la conqu\u00eate germano-danoise l&rsquo;Estonie a forc\u00e9ment adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Europe n\u00e9e de Rome tout en sachant pr\u00e9serverla diff\u00e9rence entre sa propre Europe et celle des M\u00e9ridionaux, ce qui lui vaut aujourd&rsquo;hui d&rsquo;apporter une certaine originalit\u00e9 \u00e0 la polyphonie des cultures europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence de tout cela fut que pendant environ 700 ans, la noblesse et le clerg\u00e9 allemands impos\u00e8rent dans notre r\u00e9gion leur pr\u00e9sence et leur religion, d&rsquo;abord Catholique romaine, puis Luth\u00e9rienne.C&rsquo;est surtout, \u00e0 partir du XVIe s., gr\u00e2ce au pouvoir su\u00e9dois &#8211; tr\u00e8s engag\u00e9 dans la d\u00e9fense de la foi r\u00e9form\u00e9e &#8211; que l&rsquo;Eglise luth\u00e9rienne put s&rsquo;institutionnaliser solidement. Avec la R\u00e9forme l&rsquo;univers quotidien se modifia : plus de couvents ni de moines mais des pasteurs mari\u00e9s et beaucoup de pr\u00e9dicateurs itin\u00e9rants, l&rsquo;\u00c9glise luth\u00e9rienne devenant la principale institution scolaire dans les campagnes, tandis qu&rsquo;en 1632 le roi Gustave-Adolphe favorisera la cr\u00e9ation de l&rsquo;Universit\u00e9\u0301 \u00e0 Tartu. Pour ce qui est du culte : plus de latin dans les liturgies, plus d&rsquo;images de saints dans les \u00e9glises, plus de car\u00eame ni de vendredi maigre mais en revanche, on chantait \u00e0 l&rsquo;office et on lisait la Bible \u00e0 la maison. Et pour ce qui est du recul du servage, il fut essentiellement le fait d&rsquo;une volont\u00e9\u0301 royale et non d&rsquo;une pression sociale.<\/p>\n<p>L&rsquo;Estonie passa sous la domination russe par la paix de Nystad en 1721, laquelle mettait fin \u00e0 la seconde (ou grande) guerre du Nord. D\u00e9sormais l&rsquo;Estonie fera partie, pour environ deux cents ans, de l&rsquo;ensemble russe.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de rappeler ici certains points d&rsquo;histoire qui touchent directement les Orthodoxes des Pays Baltes. En 1448, lorsque le Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople \u00e9dita le Tomos d&rsquo;Autoc\u00e9phalie de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe de Russie, les territoires de ce que sont les Pays Baltes contemporains ne furent pas inscrits \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des fronti\u00e8res de sa juridiction canonique. Dans ce m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es, le Prince Ivan III insista, en 1558, sur le fait que les chr\u00e9tiens orthodoxes baltes rel\u00e8vaient bien de la juridiction de Constantinople.<\/p>\n<p>Quand le tsar Pierre 1er prend possession militairement, en 1721, de l&rsquo;Estlandie et de la Livonie du nord (provinces qui correspondent \u00e0 l&rsquo;actuelle Estonie), il marque ainsi le d\u00e9but de la tentative contemporaine de russification de notre Pays. Et ce, sans l&rsquo;accord du Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople. Bien plus, les chr\u00e9tiens orthodoxes des Pays Baltes, qui tenaient \u00e0 rester fid\u00e8les \u00e0 Constantinople, furent pers\u00e9cut\u00e9s par l&rsquo;administration tsariste de cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>Ainsi les occupations militaires successives, que ce soit de la part de Rome, de la Su\u00e8de ou de la Russie, ne peuvent en aucun cas ni gommer ni faire fi de cette r\u00e9alit\u00e9 que l&rsquo;Estonie fait bien partie du territoire canonique du Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople, lequel garde intacts, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, tous ses droits juridictionnels sur l&rsquo;Estonie. Les r\u00e8gles du droit canonique ne sont ni tributaires ni soumises aux conqu\u00eates militaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1838 est un tournant pour l&rsquo;Orthodoxie en Estonie. Ce fut une ann\u00e9e particuli\u00e8rement difficile pour les agriculteurs estoniens car il n&rsquo;avait pas eu de pluie durant trois ann\u00e9es cons\u00e9cutives. Dans leur d\u00e9sespoir les paysans estoniens se rendirent \u00e0 Riga pour rencontrer le gouverneur. Ils ne purentle voir mais ils entr\u00e8rent en contact avec l&rsquo;\u00e9v\u00eaque orthodoxe. Cela eut deux cons\u00e9quences : l&rsquo;\u00e9v\u00eaque fut d\u00e9plac\u00e9 ailleurs parce qu&rsquo;il apporta de l&rsquo;aide mat\u00e9rielle et financi\u00e8re aux paysans et les leaders de ces paysans, \u00e9mus par l&rsquo;attitude de ce pr\u00e9lat, se convertirent \u00e0 l&rsquo;Orthodoxie.<\/p>\n<p>Entretemps, vers 1860, certains commen\u00e7aient \u00e0 r\u00eaver d&rsquo;imposer le russe et l&rsquo;orthodoxie \u00e0 tous les sujets du tsar ou tout au moins de russifier l&rsquo;administration et les structures \u00e9ducatives des provinces qui fonctionnaient dans d&rsquo;autres langues. Selon le g\u00e9n\u00e9ral Mikha\u00efl Zinoviev, gouverneur de Livlande (1838-1895), \u00ab\u00a0les Estoniens et les Lettons nous sont n\u00e9cessaires, mais seulement dans la mesure o\u00f9 ils cessent d&rsquo;\u00eatre des Estoniens et des Lettons pour devenir des Russes\u00a0\u00bb. De m\u00eame, son homologue pour l&rsquo;Estland, le prince Sergue\u00ef Chakhovsko\u00ef (1852-1894) consid\u00e9rait que seule la foi du tsar pouvait d\u00e9tacher les Estoniens de leur liens avec la culture allemande et faire des pronvinces baltes \u00ab\u00a0une partie int\u00e9grante de la Russie\u00a0\u00bb afin \u00ab\u00a0qu&rsquo;ils se fondent compl\u00e8tement dans la grande famille russe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En 1885, le russe devint la langue obligatoire dans toutes les \u00e9coles primaires. Plus tard la russification toucha aussi l&rsquo;enseignement secondaire et les gymnases. Entre 1889 et 1893, l&rsquo;Universit\u00e9 de Tartu, en dehors de la facult\u00e9 de th\u00e9ologie, subit le m\u00eame sort et la majorit\u00e9 du corps professoral dut d\u00e9missionner.<\/p>\n<p>Le dioc\u00e8se de Riga fut fond\u00e9 en 1850 et en 1851 le s\u00e9minaire. Des \u00e9glises furent construites soit par l&rsquo;Etat, soit par des donateurs locaux et des \u00e9coles paroissiales orthodoxes naquirent au m\u00eame titre que celles des Luth\u00e9riens. Toujours en 1885, une loi rendit obligatoire de baptiser dans la foi orthodoxe les enfants dont un parent au moins \u00e9tait orthodoxe et les pasteurs qui recevaient des orthodoxes reconvertis au luth\u00e9rianisme couraient le risque de se voir condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exil. Notons que ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1905 que furent promulgu\u00e9es les nouvelles lois de tol\u00e9rance religieuse, mais elles n&rsquo;eurent aucune incidence particuli\u00e8re sur le comportement des Orthodoxes, qui demeur\u00e8rent fid\u00e8les \u00e0 leur foi.<\/p>\n<p>On ne tarda pas non plus \u00e0 traduire en estonien des livres liturgiques (liturgicon, horologion, triode, pentecostaire, octo\u00e8que des dimanches) et des livres spirituels (vies de saints, \u00e9crits apolog\u00e9tiques, cat\u00e9chismes).Vers 1900, la presse en estonien avait retrouv\u00e9 tout son dynamisme et en 1907 le s\u00e9minaire orthodoxe de Riga publia un journal th\u00e9ologique et pastoral en estonien intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Usk ja Elu\u00a0\u00bb (Foi et Vie).<\/p>\n<p>De tout cela il ressort qu&rsquo;une lecture plus approfondie de cette page d&rsquo;histoire fait clairement apparaitre que les tentatives de russification n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9, dans le long terme, capables de faire en sorte que la Russie r\u00e9ussisse \u00e0 absorber le peuple estonien ; elles ont plut\u00f4t, sur le court terme, contribu\u00e9 \u00e0 renforcer le fait national : une \u00e9volution que la russification ne pouvait pas renverser du fait que la nation estonienne \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 suffisamment structur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;un demi-si\u00e8cle d&rsquo;efforts. Il faut d&rsquo;ailleurs reconna\u00eetre que rien ne rapproche les Estoniens des Russes : la limite orientale de l&rsquo;Estonie est une fronti\u00e8re de civilisation. D&rsquo;apr\u00e8s Minaudier, \u00ab\u00a0m\u00eame aux \u00e9poques o\u00f9 les r\u00e9gions peupl\u00e9es d&rsquo;Estoniens appartenaient \u00e0 la Russie, il n&rsquo;y a jamais eu dialogue et f\u00e9condation r\u00e9ciproques entre la cultrure estonienne et la culture russe, mais indiff\u00e9rence mutuelle et coexistence pacifique \u00e0 certaines \u00e9poques (le XVIIIe et la plus grande part du XIXe si\u00e8cle), agression russe et r\u00e9sistance estonienne \u00e0 d&rsquo;autres (entre 1885 et 1905, entre 1939 et 1991). En revanche, les Estoniens soulignent volontiers leur appartenance \u00e0 deux ensembles diff\u00e9rents : l&rsquo;Europe nordique et la famille linguistique finno- ougrienne\u00a0\u00bb. D&rsquo;apr\u00e8s Minaudier encore, \u00a0\u00bb l&rsquo;univers culturel des Estoniens \u00e9tait trop diff\u00e9rent de celui des Russes pour que le vide laiss\u00e9 par l&rsquo;affaiblissement des Germano-Baltes p\u00fbt \u00eatre combl\u00e9 en quelques d\u00e9cennies\u00a0\u00bb. De plus, c&rsquo;est \u00e0 cette p\u00e9riode que le mouvement national estonien cessa d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0l&rsquo;affaire d&rsquo;une minorit\u00e9 pour devenir un mouvement de masse\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les Germano-Baltes eurent une grande influence dans l&rsquo;Empire russe et servirent l&rsquo;Etat tr\u00e8s honn\u00eatement. Pour cette raison, les repr\u00e9sentants officiels de Nicolas I et d&rsquo;Alexandre II \u00e9vit\u00e8rent les conflits directs avec eux. Alexandre III pour sa part adopta une position nationaliste et d\u00e9clencha le processus de russification de ses provinces frontali\u00e8res. Sous son r\u00e8gne, certains privil\u00e8ges furent accord\u00e9s aux Orthodoxes et il y eut une nouvelle vague de conversion en leur faveur sous l&rsquo;impulsion des autorit\u00e9s. Sous le r\u00e8gne de Nicolas II bien des r\u00e9formes en faveur de la russification ne furent pas abolies mais elles furent appliqu\u00e9es avec plus d&rsquo;indulgence.<\/p>\n<p>A la fin du XIXe s. et au d\u00e9but du XXe s., les Estoniens avaient d\u00e9j\u00e0 acquis une solide conscience collective, dont l&rsquo;id\u00e9al politique \u00e9tait de plus en plus clairement l&rsquo;autonomie nationale et territoriale. Orthodoxes et Luth\u00e9riens travaill\u00e8rent la main dans la main en vue de la cr\u00e9ation d&rsquo;un Etat estonien ind\u00e9pendant. A l&rsquo;\u00e9poque de Nicolas II, la majorit\u00e9 du clerg\u00e9 orthodoxe \u00e9tait d&rsquo;origine estonienne par opposition aux pasteurs luth\u00e9riens, majoritairement d&rsquo;origine allemande. Durant la r\u00e9volution de 1905, le clerg\u00e9 orthodoxe prot\u00e9gea tant bien que mal le peuple contre les d\u00e9tachements punitifs et les cours martiales, avec l&rsquo;assentiment de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Riga Agathanguel, qui par la suite subira le martyr en tant que confesseur de la foisous le r\u00e9gime de la Russie sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime tsariste s&rsquo;effondra en quelques jours au mois de f\u00e9vrier 1917. En cette m\u00eame ann\u00e9e le clerg\u00e9 orthodoxe et les repr\u00e9sentants la\u00efcs des paroisses se r\u00e9unirent en congr\u00e8s et se prononc\u00e8rent pour leur autonomie eccl\u00e9siastique. Une des taches prioritaires fut de fonder un \u00e9v\u00each\u00e9 dioc\u00e9sain et de trouver un candidat \u00e0 l&rsquo;\u00e9piscopat pour le si\u00e8ge de Tallinn. Et l&rsquo;on choisit pour cette fonction le P\u00e8re Paul Kulbusch, pr\u00eatre de la communaut\u00e9 orthodoxe de Saint Petersburg. Il fut ordonn\u00e9 \u00e9v\u00eaque de Tallinn (Reval) sous le nom de Platon \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1917. Il assuma aussi la charge de locum tenens de Riga.<\/p>\n<p>Platon se d\u00e9pensa sans compter pour conforter et prot\u00e9ger son Eglise durant les temps difficiles de la guerre et de l&rsquo;occupation allemande. Une fois ces derniers partis, il lan\u00e7a un appel solennel \u00e0 tout le clerg\u00e9 et aux 110 paroisses orthodoxes pour qu&rsquo;ils soutiennent le Gouvernement et la Di\u00e8te (Parlement) : \u00ab\u00a0ob\u00e9issez \u00e0 votre Gouvernement, respectez les lois et n&rsquo;oubliez jamais de faire ce qui est n\u00e9cessaire avec fraternit\u00e9 ou amour patriotique chaque fois que cela provient de vous\u00a0\u00bb (lettre circulaire du 12 novembre 1918, publi\u00e9e par les journaux \u00ab\u00a0Postimees de Tartu et Maaliit le 13 de ce m\u00eame mois et par les journaux de Tallinn \u00ab\u00a0Paevaleht\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Tallinna Teataja\u00a0\u00bb le 15 novembre).<\/p>\n<p>Et vinrent les bolch\u00e9viques ! Platon fut arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Tartu le 2 janvier 1919, o\u00f9 il fut jet\u00e9 en prison avec les deux pr\u00eatres locaux, Michel Bleive et Nicolas Bezhanitski. A Tartu les bolch\u00e9viques prirent par deux fois le pouvoir : de la r\u00e9volution de 1917 au 24 f\u00e9vrier 1918 et du 21 d\u00e9cembre 1918 au 14 janvier 1919. C&rsquo;est lors de ce dernier jour que Platonfut massacr\u00e9, dans son lieu de d\u00e9tention, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 sauvagemment tortur\u00e9 en m\u00eame temps que ses deux compagnons pr\u00eatres, deux autres pasteurs luth\u00e9riens et neuf citoyens respectables de la ville. Il fut enterr\u00e9 en grande pompe et reconnu d\u00e8s les premiers instants comme martyr pour sa foi et son amour de la patrie. Sa tombe se trouve dans l&rsquo;\u00e9glise de la Transfiguration \u00e0 Tallinn. En l\u2019an 2000, le Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople l&rsquo;a proclam\u00e9 saint et avec lui 10 autres membres de notre Eglise qui furent martyris\u00e9s par les bolch\u00e9viques \u00e0 cause de leur foi ou tout simplement parce qu&rsquo;ils \u00e9taient pr\u00eatres. Le Patriarcat de Moscou a agi de m\u00eame en ce qui concerne Platon et ses deux compagnons.<\/p>\n<p>La politique officielle des bolch\u00e9viques consistait \u00e0 faire dispara\u00eetre l&rsquo;\u00c9glise au profit d&rsquo;un ath\u00e9isme militant. Le clerg\u00e9 fut d\u00e9sign\u00e9 comme l&rsquo;ennemi du peuple et il encourait le risque d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 du seul fait de ses activit\u00e9s. Les Orthodoxes d&rsquo;Estonie furent aussi les victimes de l&rsquo;activit\u00e9 bolch\u00e9vique contre l&rsquo;\u00c9glise ainsi que nous venons de le voir. Les contacts avec l&rsquo;Eglise moribonde de Russie cess\u00e8rent. Certes le 15 juin 1920, le Saint Synode de l&rsquo;\u00c9glise de Russie d\u00e9cida d&rsquo;octroyer \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise d&rsquo;Estonie l&rsquo;autonomie en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9conomie, d&rsquo;administration et d&rsquo;\u00e9ducation. En novembre, les dioc\u00e8ses e.a. d&rsquo;Estonie, de Finlande, de Pologne eurent le droit de b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;une \u00ab\u00a0autoc\u00e9phalie\u00a0\u00bb (sic) temporaire.<\/p>\n<p>Le 21 mars 1919, le prof. Aleksander Kaelas et le pr\u00eatre Alexander Paulus furent \u00e9lus \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9, le premier archev\u00eaque, le second\u00e9v\u00eaque suffragant par l&rsquo;Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie (en estonien \u00ab\u00a0EA\u00d5K\u00a0\u00bb), respectant ainsi le d\u00e9sir de Platon, exprim\u00e9 dans sa lettre du 1er d\u00e9cembre 1918 au Conseil du Dioc\u00e8se :\u00a0\u00bbSi jamais je rencontre des obstacles incontournables dans l&rsquo;ex\u00e9cution de mes devoirs (par exemple une maladie ou une absence prolong\u00e9e,etc.), je propose au Conseil de prendre sur soi le pouvoir plein et responsable en ce qui concerne l&rsquo;administrationdu Dioc\u00e8se&#8230;\u00a0\u00bb Mais Aleksander Kaelas meurt peu apr\u00e8s et c&rsquo;est finalement Aleksander Paulus qui sera proclam\u00e9 et ordonn\u00e9 archev\u00eaque le 5 d\u00e9cembre 1920.<\/p>\n<p>Le 2 f\u00e9vrier 1920, la Russie sovi\u00e9tique est contrainte de n\u00e9gocier avec l&rsquo;Estonie le trait\u00e9 de paix de Tartu par lequel elle reconnait \u00ab\u00a0sans conditions l&rsquo;autonomie et l&rsquo;ind\u00e9pendance de la R\u00e9publique d&rsquo;Estonie et renonce volontairement et pour toujours \u00e0 tous les droits de souverainet\u00e9 que la Russie avait sur le peuple et le territoire d&rsquo;Estonie&#8230;\u00a0\u00bb Ce que la Russie, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, semble ignorer syst\u00e9matiquement.<\/p>\n<p>La situation eccl\u00e9siastique en Russie devenant de plus en plus instable, aucun contact ne pouvait plus s&rsquo;\u00e9tablir avec le Patriarche Tihon. C&rsquo;est alors que les Estoniens eurent recours au Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople le 17 avril 1923. Le Tomos d&rsquo;Autonomie fut promulgu\u00e9 par le Patriarche Oecum\u00e9nique de Constantinople Meletios IV et les membres de son Saint Synode le 7 juillet 1923. Alexandre re\u00e7oit le titre de M\u00e9tropolite de Tallinn et de toute l&rsquo;Estonie. Le 31 juillet 1926, l&rsquo;EA\u00d5K enregistre ses statuts aupr\u00e8s du Minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur de la R\u00e9publique d&rsquo;Estonie. En1934 la R\u00e9publique d&rsquo;Estonie adopte une nouvelle loi concernant les \u00e9glises et les organisations religieuses. L&rsquo;EA\u00d5K rend conformes ses statuts \u00e0 la l\u00e9gislation nouvelle. Le gouvernement de l&rsquo;Estonie l&rsquo;enregistre le 22 mai 1935.<\/p>\n<p>Durant une bonne vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es (de 1920 \u00e0 1940), l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie fit des progr\u00e8s rapides. En 1939, elle \u00e9tait compos\u00e9e de deux dioc\u00e8ses avec 9 doyenn\u00e9s, 158 paroisses (dont 129 d&rsquo;origine estonienne et 29 d&rsquo;origine russe), 156 pr\u00eatres, 4 monast\u00e8res (le monast\u00e8re masculin de Petseri, le monast\u00e8re f\u00e9minin de P\u00fchtitsa, le monast\u00e8re annexe de P\u00fchtitsa \u00e0 Tallinn et le monast\u00e8re f\u00e9minin de Narva).En 1940, Elle comptait 210.000 membres, soit 20% de la population, un Grand S\u00e9minaire, une chaire de Th\u00e9ologie orthodoxe \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Tartu, de nombreuses \u00e9coles et toutes sortes d&rsquo;autres foyers \u00e0 caract\u00e8re philanthropique ou social. Tous les offices liturgiques furent traduits en langue estonienne. De nombreuses hymnes liturgiques, directement inspir\u00e9es par les chants populaires traditionnels, eurent pour compositeurs des Estoniens. Un Mouvement de Jeunesse tr\u00e8s dynamique couvrait tout le territoire. Diverses publications (la seule rescap\u00e9e de nos jours est la revue th\u00e9ologique \u00ab\u00a0Usk ja Elu\u00a0\u00bb, parce que l&rsquo;on continua de l&rsquo;\u00e9diter en exil) \u00e9taient publi\u00e9es r\u00e9guli\u00e8rement un peu partout dans le pays. De toute \u00e9vidence, l&rsquo;EA\u00d5K avait r\u00e9ussi sa pleine int\u00e9gration cultuelle et culturelle malgr\u00e9 l&rsquo;influence tr\u00e8s justifi\u00e9e de l&rsquo;Eglise luth\u00e9rienne.<\/p>\n<p>Toujours selon Minaudier,\u00a0\u00bb la seconde guerre mondiale a \u00e9t\u00e9 un drame pour l&rsquo;Estonie : elle y a perdu son ind\u00e9pendance, a \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9e de fond en comble et la saign\u00e9e a \u00e9t\u00e9 telle que la nation estonienne n&rsquo;a jamais retrouv\u00e9 les effectifs de 1939&#8230;\u00a0\u00bb Le joug communiste aura dur\u00e9 quarante-sept ans contre trois pour l&rsquo;occupation allemande, 90% des victimes l&rsquo;ayant \u00e9t\u00e9 des communistes et 10% des nazis. Toutefoisce g\u00e9nie de la manipulation qu&rsquo;\u00e9tait Staline d\u00e9cida de ne pas d\u00e9truire compl\u00e8tement l&rsquo;Eglise. A ses yeux, il valait mieux l&rsquo;utiliser comme un instrument de son propre pouvoir. C&rsquo;est ainsi donc que l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe de Russie finit par soutenir la politique \u00e9trang\u00e8re de l&rsquo;URSS et du mouvement communiste international sous le couvert de la lutte pour la paix, le clerg\u00e9 sup\u00e9rieur allant m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 obtenir des privil\u00e8ges identiques \u00e0 ceux de la nomenclatura.<\/p>\n<p>Lors de la premi\u00e8re occupation russe (1940-1941), les trois Pays Baltes furent incorpor\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. Le M\u00e9tropolite Alexandre fut contraint de rejoindre le Patriarcat de Moscou et de se \u00ab\u00a0repentir d&rsquo;\u00eatre sorti du giron de la M\u00e8re-Eglise\u00a0\u00bb (30 mars 1941). L&rsquo;autonomie fut annul\u00e9e et le Dioc\u00e8se d&rsquo;Estonie fut plac\u00e9 sous la juridiction de l&rsquo;Exarchat du M\u00e9tropolite Serge de Riga (Patriarcat de Moscou). Cet acte de soumission n&rsquo;a jamais pu, malgr\u00e9 les pressions du r\u00e9gime d&rsquo;alors, \u00eatre ratifi\u00e9 par les instances de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie. Par la suite, par lettre circulaire n\u00b0 191 du 30 d\u00e9cembre 1942, le M\u00e9tropolite Alexandre rejeta cet acte de repentance et de soumission auquel il avait appos\u00e9 sa signature sous la contrainte. Il est clair que, d\u00e9ja \u00e0 partir de cette \u00e9poque, Moscou consid\u00e9ra comme n\u00e9cessaire la liquidation de notre \u00c9glise.<\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s allemandes, en r\u00e9occupant l&rsquo;Estonie (1941-1944) rest\u00e8rent neutres :d&rsquo;une part notre \u00c9glise retrouva son statut d&rsquo;autonomie (28 octobre 1942) sous la condition expresse de rompre tout contact avec le Patriarcat Oecum\u00e9nique ; d&rsquo;autre part, le 20 ao\u00fbt 1942, l&rsquo; occupation allemande reconnaissait aussi l&rsquo;existence en terre d&rsquo;Estonie du M\u00e9tropolite Serge comme Exarque de l&rsquo;Estonie et de la Lettonie. Cette collaboration de l&rsquo;Exarque Serge (lui-m\u00eame un agent du NGPU) avec les Allemands porta des fruits: une partie des paroisses russophones et le Monast\u00e8re de Petseri se soumirent \u00e0 sa juridiction, d\u00e9truisant du coup l&rsquo;unit\u00e9 qui r\u00e9gnait au sein de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie.<\/p>\n<p>La seconde occupation sovi\u00e9tique s&rsquo;\u00e9tendit de 1944 \u00e0 1990. A l&rsquo;automne de 1944, environ 100.000 Estoniens partirent en exil. Parmi eux le M\u00e9tropolite Alexandre avec 22 pr\u00eatres et environ 8.000 fid\u00e8les orthodoxes, 45 autres pr\u00eatres \u00e9tant par ailleurs d\u00e9port\u00e9s ou assassin\u00e9s. C&rsquo;est ce qui permit \u00e0 notre \u00c9glise de pr\u00e9server son autonomie.<\/p>\n<p>Le 10 d\u00e9cembre 1944, le Saint Synode du Patriarcat de Moscou promulga l&rsquo;oukase de mettre fin au fonctionnement de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie et de cr\u00e9er \u00e0 la place une administration nouvelle en qualit\u00e9 de Dioc\u00e8se de Tallinn et de l&rsquo;Estonie. Cette dissolution eut lieu de fa\u00e7on effective le 9 mars 1945. Cette d\u00e9cision fut un acte injuste, inf\u00e2me et en tous points contraire \u00e0 tous les saints canons. Comment certaines institutions religieuses et non des moindres, comment des medias chr\u00e9tiens et non des moindres, comment des hommes politiques peuvent-ils, de nos jours encore et avec le recul de l&rsquo;Histoire qui est actuellement le n\u00f4tre, approuver ou feindre d&rsquo;ignorer une d\u00e9cision aussi inique ?<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cela, l&rsquo;\u00c9glise de Russie n&rsquo;est pas parvenue \u00e0 briser ce qui subsistait de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie et en 1978 le Patriarche Alexis II de bienheureuse m\u00e9moire &#8211; alors en charge du Dioc\u00e8se d&rsquo;Estonie &#8211; s&rsquo;adressa directement au Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople pour que soit supprim\u00e9 le Tomos d&rsquo;Autonomie de 1923 \u00ab\u00a0au nom de l&rsquo;unit\u00e9 eccl\u00e9siastique\u00a0\u00bb(sic). Mais Constantinople ne fit seulement que le suspendre (13 avril 1978) en raison de la situation politique locale et ce, uniquement pour les Orthodoxes qui restaient \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des fronti\u00e8res de l&rsquo;Estonie et en aucun cas pour ceux qui avaient \u00e9migr\u00e9 en pays d&rsquo;exil.<\/p>\n<p>Le M\u00e9tropolite Alexandre s&rsquo;installa \u00e0 Stockholm. En 1948 il mit en place un nouveau Conseil d&rsquo;Administration (le Synode d&rsquo;alors), compos\u00e9 de 8 membres (5 pr\u00eatres et 3 la\u00efcs). Ce Synode veillait sur les besoins du clerg\u00e9, publiait des livres liturgiques et maintenait le contact avec les communaut\u00e9s en exil. Dans une de ses lettres, dat\u00e9e du 27 avril 1950, le M\u00e9tropolite Alexandre \u00e9crivit qu&rsquo;il ne lui \u00e9tait plus possible de recevoir la moindre information ni de garder le contact avec l&rsquo;Estonie en raison de la censure existante et parce que tous ses proches \u00e9taient syst\u00e9matiquement arr\u00eat\u00e9s. Il mourut en octobre 1953. En d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e l&rsquo;Archipr\u00eatre J\u00fcri V\u00e4lbe fut consacr\u00e9 \u00e9v\u00eaque avec le titre de Ravenne. Il d\u00e9c\u00e9da subitement le 3 ao\u00fbt 1961 et ce fut, dans un premier temps, l&rsquo;Archev\u00eaque de Thyatire Athenagoras (Londres) qui fut charg\u00e9 des communaut\u00e9s orthodoxes estoniennes en exil en sa qualit\u00e9 de locum tenens et par la suite le M\u00e9tropolite Paul de Su\u00e8de et des Pays Scandinaves (Stockholm).<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;occupation sovi\u00e9tique, bien plus que les souffrances de toutes sortes que subissait le peuple, il convient d&rsquo;ajouter cette \u00e9vidence que les \u00e9v\u00eaques du Patriarcat de Moscou en Estonie ne firent rien ou si peu pour prot\u00e9ger les paroisses estonophones. Leur souci premier consistait \u00e0 d\u00e9fendre les grosses paroisses russophones ainsi que le monast\u00e8re de P\u00fchtitsa. A cela s&rsquo;ajoutait l&rsquo;\u00e9change des populations : des centaines ou des milliers de personnes, pour la plupart des russophones, furent introduites depuis les diff\u00e9rentes r\u00e9gions de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique (ainsi par exemple, entre 1944 et 1945, les arrestations et les ex\u00e9cutions repr\u00e9sentent, en proportion, l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un peu moins de six millions de Fran\u00e7ais). Progressivement les Estoniens devinrent de la sorte, dans leur propre pays, minoritaires au sein de l&rsquo;Orthodoxie et cette situation perdure jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour. De m\u00eame, une partie du territoire du Setumaa fut rattach\u00e9e \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, divisant ainsi d\u00e9finitivement son peuple en deux entit\u00e9s, l&rsquo;une en Estonie et l&rsquo;autre en Russie.<\/p>\n<p>Juste un peu avant le r\u00e9tablissement de l&rsquo;ind\u00e9pendance, en 1990, des 158 paroisses orthodoxes d&rsquo;avant-guerre, il n&rsquo;en restait plus que 83. Cependant, avec la perestro\u00efka de Gorbatchev, s&rsquo;instaure progressivement une certaine lib\u00e9ralisation : la cat\u00e9ch\u00e8se, l&rsquo;action caritative et celle aupr\u00e8s de la jeunesse sont de nouveau possibles. Bien des gens se convertissent \u00e0 la foi chr\u00e9tienne, d&rsquo;autres s&rsquo;engagent activement au sein de leurs communaut\u00e9s paroissiales respectives. En 1990 des voix comencent \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever pour que soit restaur\u00e9e l&rsquo;autonomie de notre Eglise. Des contacts sont pris avec le Conseil d&rsquo;Administration de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie en exil. Au moment o\u00f9 l&rsquo;Estonie recouvrait son ind\u00e9pendance (20 ao\u00fbt 1991), il devenait de m\u00eame \u00e9vident que notre \u00c9glise devait restaurer son ancien r\u00e9gime eccl\u00e9siastique d\u2019autonomie et se doter de nouveaux statuts.<\/p>\n<p>Le 20 mai 1993, le parlement de la R\u00e9publique d&rsquo;Estonie adopta la loi sur les \u00e9glises et les paroisses, dont l&rsquo;article 25 les obligeait de faire enregistrer une nouvelle fois leurs statuts enregistr\u00e9s jadis en Estonie. L&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie s&rsquo;y conforma le 11 ao\u00fbt 1993.<\/p>\n<p>Le 14 septembre 1993, la cour municipale de Tallinn reconnaissait comme propri\u00e9taire l\u00e9gal l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie pour tous les biens qu&rsquo;elle poss\u00e9dait avant 1940 et qui lui avaient \u00e9t\u00e9 ill\u00e9galement ali\u00e9n\u00e9s par le r\u00e9gime communiste. Le contentieux sur les propri\u00e9t\u00e9s entre l&rsquo;\u00c9tat Estonien, le Patriarcat de Moscou et notre \u00c9glise fut r\u00e9solu bien plus tard, le 4 octobre 2002. Cet accord, sign\u00e9 par ces trois instances, fut ent\u00e9rin\u00e9 par le Parlement estonien dans sa session du mois de d\u00e9cembre de cette m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>En 1994, une p\u00e9tition sign\u00e9e par les repr\u00e9sentants de 54 paroisses, sur les 83 encore existantes dans le Pays, demandait formellement de se replacer sous l&rsquo;\u00e9gide du Patriarcat Oecum\u00e9nique. Des n\u00e9gociations furent entam\u00e9es \u00e0 plusieures reprises entre Constantinople et Moscou en vue de trouver une solution. H\u00e9las sans r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Le 4 janvier 1996, le Patriarche Oecum\u00e9nique envoya une lettre pastorale \u00e0 \u00ab\u00a0toutes les communaut\u00e9s orthodoxes d&rsquo;Estonie\u00a0\u00bb, dans laquelle il manifestait son d\u00e9sir de r\u00e9activer le Tomos d&rsquo;Autonomie de 1923. Cette lettre exprimait aussi ses esp\u00e9rances de voir tous les Orthodoxes d&rsquo;Estonie r\u00e9unis dans une seule et m\u00eame Eglise, au sein de laquelle s&rsquo;organiserait un dioc\u00e8se sp\u00e9cifique pour les paroisses russophones.<\/p>\n<p>Le 16 janvier 1996, une d\u00e9l\u00e9gation du Patriarcat Oecum\u00e9nique, comprenant aussi l&rsquo;Archev\u00eaque Jean de Finlande et un de ses pr\u00eatres, se rendit en Estonie avec l&rsquo;espoir de trouver une solution viable pour toutes les parties concern\u00e9es. Elle rencontra les repr\u00e9sentants du Patriarcat de Moscou ainsi que les autorit\u00e9s de l&rsquo;Etat Estonien, le Pr\u00e9sident Lennart Meri et le Premier Ministre Tiit V\u00e4hi. A l&rsquo;issue des pourparlers on laissa entendre que le Patriarcat Oecum\u00e9nique acceptera d&rsquo;accueillir les Orthodoxes estoniens qui le d\u00e9siraient, tout en permettant aux autres de rester dans la juridiction du Patriarcat de Moscou.<\/p>\n<p>Le 22 f\u00e9vrier 1996, le Patriarcat Oecum\u00e9nique annon\u00e7a sa d\u00e9cision de r\u00e9activer le Tomos d&rsquo;Autonomie de 1923, laquelle d\u00e9cision futlue officiellement deux jours plus tard, le 24 f\u00e9vrier, au cours d&rsquo;une c\u00e9l\u00e9bration en l&rsquo;\u00e9glise de la Transfiguration de Tallinn. Cetted\u00e9marche fut re\u00e7ue avec enthousiasme non seulement par le clerg\u00e9 et les fid\u00e8les estoniens mais aussi par un certain nombre de Russes, particuli\u00e8rement ceux qui vivaient en Estonie avant 1940 ou qui \u00e9taient originaires de familles locales russes. Et de m\u00eame, l&rsquo;Archev\u00eaque de Finlande Jean fut d\u00e9sign\u00e9 comme locum tenens jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9lection du nouveau M\u00e9tropolite de Tallinn et de toute l&rsquo;Estonie.<\/p>\n<p>La r\u00e9action du Patriarcat de Moscou fut brutale et totalement disproportionn\u00e9e : il rompit la communion avec Constantinople, laquelle fut restaur\u00e9e apr\u00e8s l&rsquo;accord de Zurich du 16 mai 1996.<\/p>\n<p>Le 9 mars 1999, le Congr\u00e8s de l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie \u00e9lit pour Primat l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Nazianze Stephanos, qui se trouvait \u00eatre l&rsquo;auxiliaire du m\u00e9tropolite du Patriarcat Oecum\u00e9nique en France, ceci en raison du manque d&rsquo;un candidat valable sur place. Il fut intronis\u00e9 \u00e0 Tallinn le 21 mars de la m\u00eame ann\u00e9e. Enfin, en janvier 2009, l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie se dotait d&rsquo;une structure synodale avec les ordinations de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Tartu Elias et de l&rsquo;ev\u00eaque de P\u00e4rnu-Saaremaa Alexandre.<\/p>\n<p>Pour autant, les relations avec la juridiction du Patriarcat de Moscou en Estonie restent encore tendues. Tant il est vrai \u00ab\u00a0que le mythe du petit et du grand ne permet pas toujours de faire entendre sa voix, surtout quand il est question du petit qui se pr\u00e9sente en qu\u00e9mandeur devant le seuil du passage de l&rsquo;Histoire tandis qu&rsquo;au m\u00eame moment les grands ne cessent de se confronter entre eux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;espoir demeure de voir un jour tous les Orthodoxes d&rsquo;Estonie se r\u00e9concilier, voire m\u00eame de se r\u00e9unir en une seule Eglise. Un espoir d&rsquo;autant plus r\u00e9el qu&rsquo;en octobre 2008, une conc\u00e9l\u00e9bration, r\u00e9unissant au Phanar (si\u00e8ge du Patriarcat Oecum\u00e9nique de Constantinople), tous les Primats de l&rsquo;Eglise Orthodoxe universelle, offrit l&rsquo;occasion d&rsquo;une authentique r\u00e9conciliation entre le Patriarche de Moscou Alexis et le M\u00e9tropolite d&rsquo;Estonie Stephanos, actualisant ainsi sans contestation aucune ces parolesde saint Nicolas Cabasilas : \u00ab\u00a0L&rsquo;Eglise est visible dans ses sacrements\u00a0\u00bb. Autrement dit, par cet acte, qui avait pour t\u00e9moins oculaires tous les Primats de l&rsquo;Orthodoxie, et conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;eccl\u00e9siologie et l&rsquo;orthopraxie orthodoxes, la paix et la communion se sont install\u00e9es de mani\u00e8re eccl\u00e9siale au sein de ces deux Eglises.<\/p>\n<p>Il appartient maintenant au Patriarcat de Moscou d&rsquo;int\u00e9grer ce signe fort de r\u00e9conciliation dans ses relations avec notre \u00c9glise, afin de mettre un terme aux comptes que nous a l\u00e9gu\u00e9s l&rsquo;occupation communiste en Estonie et qui ne sont pas encore d\u00e9finitivement sold\u00e9s entre l&rsquo;Eglise Orthodoxe de Russie et la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>En novembre 2007, le Comit\u00e9 Central de la KEK, r\u00e9uni \u00e0 Vienne, d\u00e9cidait d&rsquo;accueillir comme membre l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie. Son Assembl\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale confirma cette d\u00e9cision lors de sa session du 15-21 juillet 2009 \u00e0 Lyon. Pour le premi\u00e8re fois de son histoire, notre \u00c9glise entrait de plain-pied etavec toute sa sp\u00e9cifit\u00e9 dans une institution europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Il est incontestable que les \u00c9glises Orthodoxes de Finlande et d&rsquo;Estonie constituent une sorte de tierce Europe, incluant des Etats moyens ou petits qui vont de la Baltique \u00e0 la Mer Noire et qui, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9s par les empires, b\u00e9n\u00e9ficient \u00e0 l&rsquo;heure actuelle d&rsquo;une exp\u00e9rience culturellement et religieusement pluraliste. Cela est d&rsquo;autant plus important que, pour les pays europ\u00e9ens de la Grande Tradition Orthodoxe (depuis la Gr\u00e8ce et Chypre jusqu&rsquo;\u00e0 la Russie en passant par les Balkans), il leur est de nos jours difficiles de d\u00e9finir les rapports entre l&rsquo;\u00c9glise et l&rsquo;Etat tout comme il leur est tout aussi difficile de trouver une juste mesure \u00e0 partir du seul mod\u00e8le de \u00ab\u00a0la\u00efcit\u00e9-neutralit\u00e9\u00a0\u00bb que proposent les \u00e9tats d&rsquo;Europe occidentale et dont le principe est de ne favoriser aucune religion tout en permettant\u00e0 chacune de s&rsquo;\u00e9panouir. Il est n\u00e9cessaire de reconna\u00eetre que, ce qui a creus\u00e9 le foss\u00e9 entre l&rsquo;Europe moderne et le monde orthodoxe, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la conception diff\u00e9rente en Occident et en Orient des rapports entre l&rsquo;autorit\u00e9 politique et l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse. Peut-\u00eatre que notre vocation propre, au sein du monde orthodoxe, consiste \u00e0 faire en sorte que l&rsquo;on \u00e9carte le risque de confusion entre religion et mouvement politique. A cause de la particularit\u00e9 de nos origines historiques, peut-\u00eatre sommes-nous plus aptes \u00e0 proposer des solutions pour que l&rsquo;on se pr\u00e9munisse &#8211; l\u00e0 o\u00f9 en Europe nos Eglises sont majoritairement fortes &#8211; contre le danger d&rsquo;une crise de vision sur leur place et leur r\u00f4le dans la soci\u00e9t\u00e9 du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Disons que pour nous, la responsabilit\u00e9 politique ne provient pas du d\u00e9sir de contester ou de d\u00e9fendre un r\u00e9gime quel qu&rsquo;il soit, mais de notre devoir de conserver notre libert\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter notre Seigneur plut\u00f4t que les hommes. Tant il est vrai que l&rsquo;on ne peut limiter la religion au seul domaine priv\u00e9 et la proscrire du domaine public. Pour l&rsquo;Eglise du Christ, l&rsquo;unique r\u00e9alit\u00e9 qui vaille la peine d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue ici-bas, c&rsquo;est la communion des saints, seule capable de changer le monde puisque toute civilisation et toute soci\u00e9t\u00e9 sont appel\u00e9es \u00e0 \u00eatre transfigur\u00e9es par l&rsquo;action de l&rsquo;Esprit Saint et de sa gr\u00e2ce. Qu&rsquo;on le veuille ou non, les g\u00e9n\u00e9rations nouvelles sont s\u00e9duites par le lib\u00e9ralisme. A nous de leur offrir une bonne alternative sur le plan des valeurs et de l&rsquo;\u00e9thique. Ce ne sera positivement possible que si nous m\u00fbrissons nos relations avec nos Etats respectifs en nous forgeant une identit\u00e9 qui ne passera pas forc\u00e9ment par une opposition.<\/p>\n<p>Et puis, il y a la question de la s\u00e9cularisation. Avec ses effets b\u00e9n\u00e9fiques : la lib\u00e9ration de l&#8217;emprise cl\u00e9ricale qui a permis une prodigieuse exploration aussi bien du cosmos que de l&rsquo;homme ; la lib\u00e9ration de la femme ; les immenses cr\u00e9ations dans l&rsquo;art ; l&rsquo;accroissement de la dur\u00e9e de la vie et du nombre des hommes ; l&rsquo;unification de la plan\u00e8te et la quasi instantan\u00e9it\u00e9 des communications. Mais avec aussi ses effets ambigus, redoutables : le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme ; le culte aveugle du march\u00e9 et de la Bourse entra\u00eenant un contraste croissant entre le \u00ab\u00a0Nord\u00a0\u00bb (avec sa consommation d\u00e9lirante et ses exclus), et le \u00ab\u00a0Sud\u00a0\u00bb mis\u00e9rable ainsi que l'\u00a0\u00bbEst\u00a0\u00bb incertain et chaotique (tous deux avec leurs nouveaux riches et leurs maffieux). Comme si l&rsquo;Europe n&rsquo;aurait pour seul objectif que de s&rsquo;\u00e9difier en soci\u00e9t\u00e9 politico-\u00e9conomique, au sein de laquelle l&rsquo;\u00e9conomie ne ferait que s&rsquo;autonomiser par rapport au corps social ; en une soci\u00e9t\u00e9 politico-\u00e9conomique qui \u00e0 la longue finirait par c\u00e9der, \u00e0 son grand d\u00e9triment, \u00e0 la tentation de fonctionner en l&rsquo;absence de l&rsquo;homme, en nivelant par le bas ses propres peuples.<\/p>\n<p>Il est vrai que la culture s\u00e9cularis\u00e9e d\u00e9structure les autres cultures dans les \u00e2mes et dans les corps en ruinant bien souvent les grandes r\u00e9f\u00e9rences symboliques qui n&rsquo;ont cess\u00e9, selon Olivier Cl\u00e9ment, \u00ab\u00a0de prot\u00e9ger et de f\u00e9conder l&rsquo;humanit\u00e9, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la polarit\u00e9 du masculin et du f\u00e9minin ou de la relation verticale paternit\u00e9\/filiation. L&rsquo;inceste converge avec la drogue pour interdire la maturation de l&rsquo;individu, pour le pousser vers la fusion des f\u00eates invent\u00e9es et des sectes. La vie m\u00eame de la nature, on le sait, est menac\u00e9e par l&rsquo;application du principe : il faut faire tout ce qu&rsquo;il est techniquement possible de faire et qui est financi\u00e8rement rentable du moins \u00e0 court terme&#8230; On assiste alors \u00e0 un retour ambigu des religions, avec la sacralit\u00e9 des gnoses et, en effet, des sectes&#8230; Devant cette modernit\u00e9 ressentie comme agressive, certains chr\u00e9tiens r\u00eavent d&rsquo;un int\u00e9grisme de restauration. Attitude qui s&rsquo;unit, dans l&rsquo;Europe orthodoxe, \u00e0 un nationalisme violemment anti-occidental. Nostalgie d&rsquo;une id\u00e9ologie totale qui n&rsquo;est au fond, paradoxalement, qu&rsquo;une forme de s\u00e9cularisation&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est sans doute le moment pour les Orthodoxes d&rsquo;Europe de penser une autre mani\u00e8re d&rsquo;aborder et de pr\u00e9senter leur th\u00e9ologie \u00e0 un Occident plus que jamais ouvert \u00e0 tous les courants spirituels, \u00e0 cause de l&rsquo;incapacit\u00e9 de la technologie \u00e0 aborder les probl\u00e8mes existentiels de l&rsquo;homme et aussi, parce que la situation eccl\u00e9siastique occidentale est \u00e0 ce point fluctuante qu&rsquo;elle a besoin de l&rsquo;apport de l&rsquo;Orient chr\u00e9tien. Nos approches th\u00e9ologiques \u00e0 propos des \u00e9nergies divines, la divinisation de l&rsquo;homme, la protection et la sauvegarde de l&rsquo;environnement, la transfiguration en Christ du cosmos ne rel\u00e8vent pas de la scolastique et ne se fondent pas, comme c&rsquo;est le cas pour le monde latin, sur la dualit\u00e9 du divin et de l&rsquo;humain ou sur le seul concept de la nature morale de l&rsquo;homme. Elles sont liturgiques et mystiques ; elles mettent l&rsquo;accent sur l&rsquo;unit\u00e9 du divin et de l&rsquo;humain, sur l&rsquo;union ontologique de l&rsquo;homme avec Dieu. Les tr\u00e9sors spirituels de notre th\u00e9ologie existent pour tous. Ils font pressentir une autre mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre, un \u00e9thos anim\u00e9 par la force et la joie secr\u00e8te de la R\u00e9surrection. Il serait absurde de penser que l&rsquo;Orthodoxie s&rsquo;oppose \u00e0 l&rsquo;Occident \u00e0 un moment o\u00f9, partout dans le monde on accorde une valeur excessive au progr\u00e8s mat\u00e9riel et o\u00f9 nos soci\u00e9t\u00e9s sont de plus en plus soumises \u00e0 un lib\u00e9ralisme d\u00e9bordant qui asservit la personne humaine et nuit \u00e0 toute viequi se veut d&rsquo;abord spirituelle.<\/p>\n<p>S&rsquo;il est vrai que l&rsquo;agnosticisme et l&rsquo;ath\u00e9isme sont bien l\u00e0, dans le paysage culturel de notre temps, il n&rsquo;en est pas moins vrai aussi qu&rsquo;il existe ind\u00e9niablement une vraie qu\u00eate spirituelle, qui oserait pr\u00e9tendre le contraire ? Et il existe de m\u00eame une cat\u00e9gorie dont nul ne parlait encore il y a quelques d\u00e9cennies et qui a mis en recul l&rsquo;ath\u00e9isme militant, c&rsquo;est celle des \u00ab\u00a0sans- religion\u00a0\u00bb. Fran\u00e7oise Giroud, dans son livre \u00ab\u00a0On ne peut pas \u00eatre heureux tout le temps\u00a0\u00bb, remplace judicieusement le mot \u00ab\u00a0incroyance\u00a0\u00bb par celui de \u00ab\u00a0d\u00e9croyance\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ainsi que s&rsquo;offre \u00e0 nous l&rsquo;occasion de cr\u00e9er les conditions d&rsquo;une vraie rencontre de l&rsquo;Evangile avec la mentalit\u00e9 de totale indiff\u00e9rence de bien de nos contemporains. Une mentalit\u00e9 qui, par ailleurs, s&rsquo;ouvre pour eux sur un vide difficile \u00e0 assumer. C&rsquo;est encore \u00e0 nous de trouver les mots pour convaincre que la th\u00e9ologie orthodoxe est avant tout une th\u00e9ologie de c\u00e9l\u00e9bration, o\u00f9 la pens\u00e9e s&rsquo;\u00e9claire dans le myst\u00e8re, autrement dit dans le pourquoi de la vie et de la mort et peut- \u00eatre surtout dans le pourquoi du mal.<\/p>\n<p>Une th\u00e9ologie capable de promouvoir, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout se vend, s&rsquo;ach\u00e8te, se calcule, ce qui est gratuit, inassimilable ; capable en d&rsquo;autres termes de promouvoir une r\u00e9alit\u00e9 qui demande a \u00eatre contempl\u00e9e et non utilis\u00e9e. Une th\u00e9ologie qui nous pr\u00e9sente non le divin magique des sectes, donateur d&rsquo;\u00e9motions et de pouvoirs, mais un Dieu \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb qui transcende sa propre transcendance pour nous restituer l&rsquo;existence comme sens et comme f\u00eate, dans le t\u00e9moignage de la beaut\u00e9 ; beaut\u00e9 qui n&rsquo;est plus de s\u00e9duction et de possession mais de communion. Il faut en finir avec une conception de la r\u00e9demption \u00ab\u00a0o\u00f9 la souffrance du Fils est indispensable pour apaiser les humeurs du P\u00e8re\u00a0\u00bb. Dieu n&rsquo;a pas l&rsquo;id\u00e9e du mal. Il n&rsquo;est pas l&rsquo;auteur du mal, mais le crucifi\u00e9 du mal, qui nous ouvre en retour les voies de la R\u00e9surrection.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l&rsquo;Europe se construit et s&rsquo;unit, la pens\u00e9e et le t\u00e9moignage de l&rsquo;Orthodoxie se doivent de comprendre les difficult\u00e9s et les tentations de l&rsquo;Occident. Ils ne peuvent ni les contourner ni les ignorer mais au contraire ils ont pour mission d&rsquo;assimiler avec cr\u00e9ativit\u00e9 toute cette exp\u00e9rience occidentale, faite de doutes et de peurs. Comme le disait si bien Dosto\u00efevsky, il faut poser sur nos \u00e9paules tout le fardeau de l&rsquo;angoisse de l&rsquo;Europe. Non seulement le poser, mais aussi, et pour autant que nous en soyons capables, le porter et l&rsquo;assumer avec indulgence et sans superbe.<\/p>\n<p>Ce petit reste que mentionne avec tant d&rsquo;\u00e9motion l&rsquo;Ecriture Sainte et qui d\u00e9finit si bien notre \u00c9glise en Estonie, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame par les \u00e9preuves du si\u00e8cle pass\u00e9 au point de devenir \u00ab\u00a0pauvre pour Dieu dans la fragilit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique\u00a0\u00bb, peut aujourd&rsquo;hui se comporter, au sein du monde orthodoxe, avec une authentique conversion qui bannit tout orgueil confessionnel, tout sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 sur le plan de la culture ou de la civilisation. Autrement dit, une Eglise humble et servante qui aspire plus que tout \u00e0 \u00eatre toute tiss\u00e9e de cette Lumi\u00e8re que seules la gratuit\u00e9 et l&rsquo;abn\u00e9gation de l&rsquo;Evangile du Christ peuvent \u00e9clairer, expliciter et justifier pour la vie du monde.<\/p>\n<p>Et encore&#8230;Dans cette m\u00eame perspective, qui passe n\u00e9cessairement par l&rsquo;exigence de la catharsis aussi bien que par celle d&rsquo;une meilleure connaissance de notre th\u00e9ologie patristique, l&rsquo;\u00c9glise Orthodoxe d&rsquo;Estonie serait bien inspir\u00e9e (dans cette r\u00e9gion du Nord de l&rsquo;Europe qui l&rsquo;a vue na\u00eetre et qui demeure son milieu d&rsquo;\u00e9volution naturel) d&rsquo;approfondir l&rsquo;exp\u00e9rience des grands mystiques d&rsquo;Occident et la th\u00e9ologie du Catholicisme romain tout en ne perdant pas de vue non plus sa relation et son parcours historique commun avec le monde de la R\u00e9forme, plus pr\u00e9cis\u00e9ment avec celui du Luth\u00e9rianisme. Et ce, non pas pour faire ressortir les dangers et les d\u00e9viations de l&rsquo;Occident mais au contraire pour opposer une \u00e9valuation positive dans le but de reconna\u00eetre et de voir comment on peut lire, de fa\u00e7on orthodoxe, les \u00e9l\u00e9ments qui ont d\u00e9vi\u00e9s, le plus souvent \u00e0 cause du contexte dans lequel ils ont \u00e9t\u00e9 contraints de s&rsquo;exprimer. Avec cette autre Europe chr\u00e9tienne notre Eglise est \u00e9videmment appel\u00e9e \u00e0 introduire, dans nos soci\u00e9t\u00e9s s\u00e9cularis\u00e9es contemporaines, trois attitudes fondamentales : le repentir entre les nations apr\u00e8s tant de guerres et de pers\u00e9cutions ; l&rsquo;autolimitation, pour un plus juste partage avec les plus pauvres ; enfin le respect et la spiritualisation de la terre.<\/p>\n<p>BIBLIOGRAPHIE<\/p>\n<p>(*) Cette br\u00e8ve \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e par le Bureau de la Repr\u00e9sentation de l&rsquo;Eglise de Gr\u00e8ce aupr\u00e8s de l&rsquo;Union Europ\u00e9enne par la maison d&rsquo;\u00e9dition INDIKTOS &#8211; Ath\u00e8nes 2011, pp.59-77 sous le titre :\u00a0\u00bbDIAPOLITISMIKOTITA KAI THRISKIA STIN EVROPI META TIN EPIKYROSSI TIS SYNTHIKIS TIS LISSAVONAS\u00a0\u00bb ( INTERCULTURALITE ET RELIGION EN EUROPE APRES LA RATIFICATION DU TRAITE DE LISBONNE).<\/p>\n<p>a) ARTICLES et DOCUMENTS<\/p>\n<p>-S.S.le Patriarche Oecum\u00e9nique Bartholomaios devant le Parlement de Strasbourg en 1994 : dossier complet in SYNAXE n\u00b0 28 \/ Nice-France, avril-juin 1994.<\/p>\n<p>-A.BERTRICAU : \u00ab\u00a0L&rsquo;ESTONIE\u00a0\u00bb, Identit\u00e9 et Ind\u00e9pendance &#8211; L&rsquo;Harmattan, Paris 2001.<\/p>\n<p>-Olivier CLEMENT : Anachroniques &#8211; DDB, Paris 1990 et \u00ab\u00a0Christianisme et S\u00e9cularisation\u00a0\u00bb in revue SOP, n\u00b0250, Paris, juillet-ao\u00fb 2000.<\/p>\n<p>-Jean-Pierre MINAUDIER : Histoire de l&rsquo;Estonie et de la nation estonienne &#8211; L&rsquo;Harmattan, Paris 2007, pp.38- 75, 180-207, 287-295.<\/p>\n<p>-Joseph Cardinal RATZINGER : \u00ab\u00a0L&rsquo;Europe : un h\u00e9ritage qui engage la responsabilit\u00e9 des chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb, in \u00ab\u00a0L&rsquo;h\u00e9ritage chr\u00e9tien\u00a0\u00bb, \u00e9d.de la M\u00e9tropole Orthodoxe grecque de Suisse, 1989,pp.15-21.<\/p>\n<p>-M\u00e9tropolite de Tallinn STEPHANOS : \u00ab\u00a0Par-del\u00e0 l&rsquo;Occident, par-del\u00e0 l&rsquo;Orient\u00a0\u00bb in MISSI, n\u00b086, avril-juin 2004, pp.10-11.<\/p>\n<p>-Maurice ZINOVIEFF : \u00ab\u00a0L&rsquo;Europe orthodoxe\u00a0\u00bb, Publisud, Paris 1994, pp.5-26.<\/p>\n<p>b) MENSUEL, Revues et JOURNAUX<\/p>\n<p>&#8211; Revue CONTACTS, Paris 1975, n\u00b0 92, pp.413-415.<\/p>\n<p>-Journal \u00a0\u00bb LA CROIX\u00a0\u00bb (France) ann\u00e9e 2003 : du 29\/08, p.17 ; du 02\/09, p.11 ; du 04\/09, p.26 ; du 08\/09, p.26 ; du 09\/09, p.2 ; du 11\/09, p.20.<\/p>\n<p>-Mensuel S.O.P., Paris 1986, n\u00b0 106, pp.12-14 et suppl\u00e9ment n\u00b0 213, d\u00e9cembre 1996. -Revue SYNAXI &#8211; \u00ab\u00a0GRECS et EUROPEENS ?\u00a0\u00bb, Ath\u00e8nes, n\u00b0 34 \/ Avril-Juin 1990, pp.9-78.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cUne si petite Eglise dans la grande Europe\u201d, par le m\u00e9tropolite St\u00e9phanos de Tallinn et de toute l\u2019Estonie Le 18 f\u00e9vrier \u00e0 Paris, le\u00a0m\u00e9tropolite St\u00e9phanos\u00a0de Tallinn et de toute l\u2019Estonie\u00a0a donn\u00e9 une conf\u00e9rence\u00a0sur l\u2019histoire de l\u2019Estonie\u00a0et l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise orthodoxe dans ce pays, dans le cadre de l\u2019association France-Estonie. 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